À la téléologie

Text by Heinrich Heine (1797-1856)

traduit en français par Joseph Massaad

deutsch


Le bon Dieu nous a donné
Une paire de jambes pour avancer;
Il ne voulait pas que l'humanité,
Se trouve, à la glèbe, coincée.
Une seule jambe ne peut être utile
Qu'à un valet immobile.

Afin de voir plus clair, Dieu
Nous a pourvu avec deux yeux;
Rien que pour croire ce qu'on lit,
Un seul œil aurait suffi.
Dieu nous donna les yeux, en paire,
Afin que nous puisions voir, bien clair,
Emerveillés, la beauté de l'univers qu'il a créé,
Pour permettre à nos yeux de se régaler.
Cependant, quand on badaude dans les ruelles,
On a besoin de la vue, car sans elle,
On se laisse marcher sur les pieds,
Sur leurs cors martyrisés,
Qui particulièrement nous tourmentent,
Quand nous portons d'étroites bottes.

Dieu nous a pourvu d'une paire de mains,
Afin de faire doublement du bien,
Et non pour doubler notre grappin,
Ou pour accumuler des butins
Dans de grandes caisses de fer,
Comme certains sont habitués à le faire.
( On ne devrait pas avoir l'audace
De prononcer les noms de cette classe.
On voudrait les pendre, en somme,
Ce sont pourtant de si grands hommes :
Des philanthropes, des hommes d'honneur,
Plusieurs sont aussi nos protecteurs,
Et avec les chênes allemands,
On ne fait pas de potences pour ces riches gens )

Dieu nous donna un seul nez,
Car nous ne pourrions jamais insérer
Dans un ver à la fois plus d'un,
Et devrions bruyamment aspirer le vin.
Dieu nous donna une bouche unique,
Car avec deux gueules, ce serait tragique.
Avec une seule gueule, déjà,
Il bavarde trop, l'homme d'ici-bas.
Si c'était deux gueules qu'il avait eu,
Il boufferait et mentirait encore plus.
Maintenant, quand il a la gueule pleine,
Il est obligé de se taire, quand même,
Mais si il avait deux gueules en même temps,
Il pourrait mentir, même en bouffant.

Le Seigneur nous a pourvu
De deux oreilles, car il a cru
À la beauté de la symétrie,
Surtout qu'elles n'ont pas la même portée
Que celles qu'il a façonnées
Sur nos braves camarades gris.
Avoir deux oreilles, c'était le truc,
Qui nous permet d'écouter
Les pièces maîtresses, de toute beauté,
De Mozart, de Haiden et de Gluck.
S’il n'y avait que les sons en coliques,
Et les hémorroïdes en musique,
Du grand maître Meyerbeer,
Une seule oreille devrait suffire.

Tandis que je parlais de cette façon-là
À la douce Teutonne blonde,
Elle soupira et dit: ah!
De ruminer sur la création du monde,
De critiquer celui qui nous a créé,
Ah! ce serait comme si le pot, parfois,
Voulait être plus malin que le potier!
Cependant l'homme demande toujours: pourquoi?
Quand quelque chose lui parait stupide.
Mon ami, je t'ai écouté,
Et tu m'as expliqué, d'une façon lucide
Comment, avec ses intentions sensées,
Dieu créa les hommes avec des paires
D'yeux, d'oreilles, de bras et de pieds,
Tandis qu'il leur donna un seul exemplaire
De bouche et de nez.
Pourtant, dis-moi pourquoi
Dieu, le créateur de la nature,
A-t-il créé, simplement une fois,
Cet accessoire, une vraie nécessité,
Que l'homme doit utiliser
Afin de pouvoir perpétuer
Sa race et, en même temps, pour pisser?
Cher ami, un duplicata, ça s'entend,
Aurait été plus utile,
Pour exécuter des fonctions,
Aussi importantes pour l'état civil,
Que pour l'individu en question,
Bref, pour le public tout entier.
Deux fonctions qui, si atrocement,
Si honteusement et si affreusement
Se contrastent mutuellement,
Et discréditent l'humanité, ce faisant.
Une jeune femme de sentiments,
Devrait avoir honte, quand elle voit comment
Son plus haut et sacré idéal
Est profané d'une manière si banale!
Comment le haut-autel de l'amour
Se transforme en vulgaire caniveau!
Psyché frémit quand elle vit le beau
Dieu des ténèbres, Eros, son amour
En mannequin-pisse se transformer,
Dès que sa lampe l'eut éclairé.

La douce Teutonne parla sur ce ton
Et je lui dis: Doucement!
Les femmes, déraisonables, comme elles le sont,
Tu ne comprends pas, cher enfant,
Le système utilitaire du Tout-puissant
Son problème en économie
Est d'alterner les fonctions des machines,
Pour satisfaire, ainsi,
Les profanes, comme les sublimes,
Les piquantes et les rasantes, tout aussi.
Tout sera donc simplifié,
Tout est intelligemment combiné:
Ce que l'homme utilise pour pisser,
Lui sert aussi pour procréer.
La même espèce de racaille s'amuse
À jouer de la même cornemuse,
Une fine patte, ou une grossière main,
Joue, au violon, le même refrain..
Sous une même pression ou fortune, un tel
Saute et chante et baille, tout pareil.
Et le même omnibus nous emmène
Au Tartare, quand même.