Tannhäuser

Text by Heinrich Heine (1797-1856)

traduit en français par Joseph Massaad

deutsch


Une légende

I

Bons chrétiens, il ne faut surtout pas
Se laisser séduire par les ruses de Satan!
Je vous chante le chant de Tannhäuser,
Pour vous servir d'avertissement.

Le noble Tannhäuser, un brave chevalier,
Etait en quête d'amour et des plaisirs d'ici-bas
Sur ce, il partit vers le mont de Vénus,
Et c'est bien sept ans qu'il y demeura.

Dame Vénus, ma très belle femme,
Adieu, oh, joie de ma vie!
Je ne veux plus rester auprès de toi,
Du tois me laisser partir d'ici.

« Tannhäuser, mon noble chevalier,
Tu ne m'as pas embrassé aujourd'hui;
Embrasse-moi vite et dis-moi:
Qu'est-ce qui te manque ici?

Ne t'ai-je pas , tous les jours,
Servi le plus doux des vins?
Et n'ai-je pas couronné te tête
De roses, tous les matins? »

Dame Vénus, ma très belle femme,
Ces vins doux et ces baisers si chers,
Ont rendu mon âme malade;
Je languis pour queque chose d'amer.

Nous nous sommes trop divertis,
Ce sont des larmes,que je souhaite,
Et au lieu des roses, ce sont des épines,
Qui devraient couronner ma tête.

« Tannhäuser, mon noble chevalier,
Tu es en quête de querelles;
Tu as juré plusieurs milliers de fois,
De ne jamais quitter ta belle.

Viens me rejoindre dans ma chambre,
Pour y consommer notre secret amour;
Mon beau corps, blanc comme lilas,
Egaiera tes esprits, comme toujours. »

Dame Vénus, ma très belle femme,
Ton charme demeurera éternel;
Tout comme jadis plusieurs t'aimèrent,
D'autres t'aimeront encore de plus belle.

Mais, quand je pense aux héros et aux dieux,
Qui, autrefois avaient coutume
De fêter sur ton beau corps blanc,
Mon cœur se remplit d'amertume.

Ton beau corps, blanc comme lilas,
Remplit mon âme d'effroi,
Quand je pense combien d'autres
Y trouveront encore leur joie.

« Tannhäuse, mon noble chevalier,
Tu ne devrais pas me dire cela,
J'aurai préféré que tu me frappes,
Comme tu le fis maintes fois.

J'aurais préféré que tu me frappes,
Au lieu de m'offenser de cette manière,
Et que, froid et ingrat chrétien,
Tu brises mon cœur si fier.

Parce que je t'ai trop aimé,
Tu me traites de la sorte -
Adieu! je te donne congé,
Je t'ouvre moi-même la porte. »

II

A Rome, à Rome,dans la ville sainte,
On entend des chants et des sons,
On apperçoit le pape qui avance
Au milieu d'une pieuse procession.

C'est le pieu Pape Urbain,
Il porte la triple couronne,
Il porte une robe de poupre,
Des nobles lui portent la traîne.

« Oh, saint père, pape Urbain,
D'ici, je ne bougerai guère,
Ecoute avant ma confession
Et delivre-moi de l'enfer! »

Le peuple se retracte en un cercle,
Les cantiques finissent par se taire,
Qui est ce pélerin pâle et mal fichu,
Qui s'agenouille devant le saint père?

« Oh saint père, pape Urbain,
Tu peux faire, tu peux défaire,
Sauve-moi des malvaillants,
Sauve-moi du feu de l'enfer! »

On m'appelle le noble Tannhäuser,
Je partis, en quête d'amour et de plaisir,
Au mont de Vénus, où je restai
Sept bonnes années avant de revenir.

Madame Vénus est une belle femme,
Pleine de charmes et pleine de douceur
Sa tendre voix est un mélange
De rayon de soleil et de parfum de fleur.

Comme un papillon voltige autour d'une fleur
Pour siroter de son doux calice,
Ainsi, autour de ses lèvres roses,
Mon âme voltige sans cesse.

Son noble visage est entouré
De noires et riches boucles;
Quand ses grands yeux te regardent,
Il y a de quoi te couper le souffle.

Quand ses grands yeux te regardent,
Tu deviens comme enchaîné;
C'est avec une grande urgence,
Que, de la montagne, je me libérai.

Je me libérai de la montagne,
Mais, je me sens partout poursuivi
Par les yeux de la belle femme,
Ils me font signe: reviens ici!

Le jour, je suis comme un fantôme,
Mais, je revis durant la nuit,
Alors je rêve de ma felle femme,
Elle s'assied à mes côtés et rit.

Elle rit heureuse, cordiale, sans retenue,
Et avec de si blanches dents!
Quand je pense à ce rire,
Mes larmes jaillissent soudainement.

Je l'aime de toutes mes forces,
Rien ne peut retenir cet amour si beau!
C'est comme une chute d'eau sauvage,
Dont on n'arrive pas à retenir le flot.

Elle se bouscule d'écueil en écueil
Grondant et moussant avac fracas.
Et même si elle se casse mille fois le cou,
Elle continue son chemin vers le bas.

Si je possaidais le ciel tout entier,
Je l'offrirais à Vénus volontairement;
Je lui donnerais le soleil et la lune,
Et chaque étoile du firmament.

Je l'aime, je l'aime de toutes mes forces,
Cette flamme est en train de me dévorer;
Serait-ce déjà le feu de l'enfer,
Ce brûlant et éternel braisier?

Oh saint père, pape Urbain,
Tu peux faire, tu peux défaire,
Sauve-moi des malvaillants,
Sauve-moi du feu de l'enfer. »

Le pape leva tristement la main,
Et, tristement commença à parler:
« Tannhäuser, homme infortuné,
Ton sort ne peut être brisé.

Celui que l'on appelle Vénus
Est le pire de tous les diables;
Te libérer de sa belle emprise:
Je n'en serai jamais capable.

Par ton âme, tu dois maintenant payer
Pour les plaisirs de la chair.
Tu es maudit, tu es condamné
A souffrir un éternel enfer. »

III

Le chevalier Tannhäuser se précipita si vite,
Que se pieds en furent ensanglantés.
Il retourna au mont de Vénus,
Alors que l'heure de minuit sonnait.

La dame Vénus se réveilla,,
Et fut bien vite hors de son lit;
Et de son bras blanc elle enlaça
Son chevalier chéri.

De ses yeux, des larmes coulèrent,
Le sang coula de son nez,
Et avec son sang et ses larmes,
Elle mouilla le visage du bien-aimé.

Le chevalier s'étendit sur le lit,
Il n'avait pas prononcé un seul mot,
Madame Vénus s'en alla à la cuisine
Lui préparer un potage bien chaud.

Elle lui donna le potage et du pain,
Elle lui lava ses pieds saignants,
Elle peigna ses cheveux hirsutes,
Et elle rit doucement, ce faisant

« Tannhäuser, mon noble chevalier,
Tu t'es absenté bien longtemps,
Dis-moi en quels pays étranger
Tu as passé tellement de temps? »

Dame Vénus, ma très belle femme,
Je me suis absenté loin du pays;
J'avais des affaires à régler à Rome,
Et je me suis empressé à retourner ici.

Rome est bâtie sur sept collines,
Et le Tibre y coule à travers.
A Rome, je vis le pape; il t'envoie
Ses salutations les plus sincères.

Sur mon chemin, je vis Florence,
Je passai par Milan également,
Et puis, avec beaucoup de courage,
J'escaladai la Suisse finalement.

Et comme je traversai les Alpes,
D'un coup, il se mit à neiger.
Les lacs bleus me sourirent,
Les aigles se mirent à crier.

Et alors que je me tenai sur le St Gothard,
J'entendis l'Allemagne qui ronflait;
Il y avait en bas trente six monarques,
Qui, tendrement, sommeillaient.

En Souabe, je visitai l'école de la poésie,
Pleine d'aimables créatures et de nigaux!
Ils étaient assis sur des tabourets
Avec, sur la tête, de drôles de chapeaux.

Je mangeai des boulettes à Francfort,
Où j'arrivai le jour du Sabbath,
Ils ont la meilleure des religions:
J'aime aussi les abatis d'oies.

A Dresde, je vis un chien,
Qui, jadis, était des plus prisés,
Mais, à présent, il perd ses dents,
Et ne fait qu'humecter et aboyer.

A Weimar, le siège de la muse veuve,
J'entendis un tas de plaintes et de cris,
On pleurait, on disait que Goethe serait mort,
Et qu'Eckermann serait encore en vie!

A Postdam, je perçus un grand cri -
Que se passe-t-il? demandai-je étonné.
Ce serait Gans qui, à Berlin,
Nous lit à propos du siècle passé.

A Göttingen, la science est en floraison,
Cependant, elle ne porte aucun fruit.
Je la traversai durant une nuit noire,
Et, pas une seule lumière, je n'y vis.

Dans la maison de correction de Celle,
Je ne vis que des hanovriens. Mes frères!
Il nous manque une prison nationale,
Ainsi qu'un fouet communautaire!

A Hambourg, je demandai: pourquoi
Les rues puaient-elles tellement?
« Cela vient des canaux » m'assurairent,
Les Juifs et les Chrétiens également.

A Hambourg, dans cette bonne ville,
Habite maint compagnon mal famé;
Et, tandis que j'arrivai à la bourse,
Je crus que j'étais encore à Celle.

A Hambourg, je vis Altona,
C'est aussi un beau quartier;
Je te raconte une autre fois
Tout ce qui s'y est passé.