En une nuit calme, en rêve béni

Text by Heinrich Heine (1797-1856)
Traduit en français par Joseph Massaad 

deutsch - english


En une nuit calme, en rêve béni,
Arrive chez moi, comme par magie,
Comme par magie, ma bien-aimée,
Elle entre dans ma chambre à coucher.

Je regardai sa tendre image,
Le doux sourire sur son visage;
Son sourire fit enfler mon cœur,
Et j'osai dire avec ardeur:

« Prend donc tout ce que je possède,
Tout ce que j'ai, je te le cède,
Mais à minuit, sois mon amante
Jusqu'au moment où le coq chante.»

Elle me regarda: un mélange
De peine et de joie, bien étrange,
Puis me parla, le jolie femme:
« Cède-moi le salut de ton âme! »

« Toute ma jeunesse, mon doux bonheur,
Je les céderais de bon cœur,
Pour toi mon ange, pour toi ma belle,
Mais jamais la vie éternelle! »

Dès que ces mots se firent entendre,
Elle devint de plus en plus tendre,
Puis me redit, la jolie femme:
« Cède-moi le salut de ton âme! »

Ces mots accablants m'assaillirent,
Et, tels une marée, m'envahirent,
Jusqu'au plus profond de moi-même.
Et je respirai avec peine.

Puis, un groupe d'anges blanc surgit,
Avec des auréoles dorées, qui brillent;
Puis apparurent, dans leur sillon,
D' affreux luthins, prêts à l'action.

Ils livrent bataille aux anges blancs,
Qui disparaissent en coup de vent;
Puis elle aussi, la horde noire,
Fond et s'éclipse, comme un brouillard.

Ma chérie, que mon bras entoure,
Me donne envie d'mourir d'amour.
Comme un chevreuil, avec douceur
Elle se serre contre moi, mais pleure.

Ma chérie pleure, je sais la cause,
Et l'embrasse sur sa p'tite bouche rose.
« Ma bien-aimée, arrête tes larmes!
Partage la passion de mon âme! »

Mais, l'ayant dit deux fois à peine,
Le sang se glaça dans mes veines;
La terre trembla, et ce faisant,
Au sol s'ouvrit un gouffre béant.

Du sombre gouffre, soudain surgit
La horde noire; ma belle pâlit,
Puis disparait, comme par magie:
Je reste seul, sans companie.

L'horrible horde, autour de moi
Dansa en cercle, puis avança.
Les affreux luthins me saisirent,
Et leurs rires moqueurs retentirent.

Et le cercle devient plus étroit,
Et ils fredonnent autour de moi:
« Tu bradas ton salut divin:
Pour toujours, tu nous appartiens! »