Je fis jadis un rêve horrible

Text by Heinrich Heine (1797-1856)
Traduit en français par Joseph Massaad 

deutsch - english


Je fis jadis un rêve horrible,
Ma joie fut grande, ma peur terrible.
L'image demeure, dans son horreur,
Et mon cœur bat avec fureur.

Il y avait là un beau jardin,
Que j'empruntai le cœur serain;
De jolies fleurs me regardèrent,
Ma joie fut grande, elle fut sincère.

Les petits oiseaux à leur tour
Me gazouillèrent des chants d'amour;
Un soleil rouge, liseré d'or,
Baignait des fleurs multicolores.

Maintes herbes répandent leur doux parfum,
Le zéphyr souffle tendre et serain;
Et tout scintille, tout me sourit,
Tout est splendeur, à l'infini.

Et sur le champ, de fleurs couvert,
Se dresse une fontaine claire;
J'y vois une fille, un bel enfant
Qui lave, zélée, un linge blanc.

Ses joues sont tendres, son œil serain,
Ses boucles blondes: des traits de saint;
La regardant, elle me parut
Si étrangère, pourtant connue.

La jolie fille, elle s'affaire bien,
Et fredonne un drôle de refrain:
« Coule, coule, donne-toi de la peine,
Nettoie bien ce linge, claire fontaine! »

J'allai vers elle, et m'approchant,
« Dis-moi » lui dis-je, en chuchotant,
« O douce et merveilleuse jeune fille,
A qui prepares-tu cet habit? »

« Sois prêt » dit-elle rapidement,
« Cet habit est ton linceul blanc. »
Mais à peine eut-elle terminé,
Le rêve, comme une bulle, disparaît.

Puis, par magie, je me trouvai
Dans une morne et sauvage forêt.
Les arbres poussaient à l'infini;
Je restai pensif, ébahi..

Ecoute donc! Ce son étouffé,
Comme des coups de hache éloignés!
Je traverse un espace épais,
J'arrive à une place dégagée.

Au centre de l'espace verdoyant,
Se dresse un chêne géant;
Mon étrange fille se donne la peine,
Avec une hache, d'abattre le chêne.

Coup après coup et sans relache,
Elle chante en basculant sa hache:
« O fer tranchant, ô fer brillant,
Taille une caisse en chêne, à l'instant! »

J'allai vers elle, et m'approchant,
« Dis-moi » lui dis-je en chuchotant,
« Douce jeune fille, être suprême,
Pour qui est ce cercueil en chêne? »

Elle parla vite: « Il se fait tard,
C'est ton cerceuil que je prepare! »
Mais à peine eut-elle terminé,
Le rêve, comme une bulle, disparaît.

A l'infini: rien que misère,
Désolation, morne bruyère;
Sans savoir ce qui m'arriva,
Je frémis et me trouvai là.

Mon regard fut, en avançant,
Attiré par un objet blanc;
Me dépêchant, je fus surpris
De retrouver la belle jeune fille.

La jeune fille blanche, sur la bruyère,
Avec une pelle creusait la terre.
J'osai à peine la regarder:
Car, quoique belle, elle terrifiait.

La jolie fille, elle s'affaire bien,
Elle frédonne un drôle de refrain:
« O pelle, ô pelle, avec vigeur,
Creuse donc une tombe en profondeur! »

J'allai vers elle, et m'approchant,
« Dis-moi » lui dis-je en chuchotant,
« O douce et merveilleuse jeune fille,
Pour qui creuses-tu une tombe ici? »

« Sois bien calme » dit-elle aussitôt
« Je t'ai creusé un frais tombeau »
Et comme parlait le bel enfant,
La tombe s'ouvrit en trou béant.

Et, en regardant le tombeau,
Je frissonai de bas en haut;
Puis, dans la nuit sombre du fossé,
Je tombai..et puis m'éveillai.