À "Mouche"

Text by Heinrich Heine (1797-1856)

Traduit en français par Joseph Massaad 

deutsch


Je rêvai d'une nuit d'été,
Où des édifices pâles gisaient en décadence
Dans le clair de lune, des restes d'une splendeur passée,
Des ruines du temps de la Renaissance.

Uniquement, ici ou là, avec un grave et dorique chapiteau,
Une colonne se dresse à partir des débris, solitaire,
Et jette le regard vers le firmament, bien haut,
Comme si elle se moquait de ses coups de tonnerres.

Eparpillés au sol, se trouvent, brisés, pêle-mêle,
Des portails et des pignons de toit à sculptures,
Où hommes et animaux, centaures et sphinx se mêlent,
Ainsi que satyres et chimère, de légendaires figures.

Un sarcophage de marbre se trouve là, descellé,
Tout à fait intact, parmi les décombres,
Et, dans le cercueil gît, également entier,
Un mort aux traits souffrants et tendres.

Des cariatides aux cous allongés
Semblent le maintenir soulevé avec difficulté.
Et on peut également voir, des deux côtés,
En bas-relief, plusieurs figures sculptées.

Ici, on voit l'Olympe et sa magnificence,
Avec ses dieux païens débauchés,
Adam et Eve font tous deux acte de présence,
Pourvus d'un chaste tablier de feuilles de figuier.

Ici, on voit la chute de Troie et son incendie,
On y voit Hector ainsi que Hélène et Paris,
Moïse et Aaron se trouvaient de la partie,
Ester, Judith, Holoferne et Haman aussi.

On pouvait également voir le dieu Amour,
Phébus-Apollon, Vulcain et Madame Vénus,
Pluton, Proserpine et Mercure,
Priape, Silène et le dieu Bacchus.

Tout près se trouvait l'âne de Balaam,
( L'âne était bien disposé à parler )
On y voyait aussi l'épreuve d'Abraham,
Et Lot qui, avec ses filles, s'est saoulé.

On pouvait y voir Hérodiade, dansant,
Et la tête du baptiste sur un plat, portée par quelqu'un
On y voyait l'enfer ainsi que Satan,
Et Pierre avec la grande clef du paradis entre les mains.

À tour de rôle, on y voyait, sculptés ici et là,
Jupiter, exubérant, avec sa luxuriance et ses méfaits,
Et comment, transformé en cygne, il séduisit Léda,
Et, en tant que pluie de ducats, la Danoé.

Ici, on pouvait voir la chasse sauvage de Diane,
Suivie de chiens et de nymphes à l'habit retroussé bien haut,
On voyait aussi Hercules en habit de femme,
Tenant la quenouille, tournant le fuseau.

On peut voir le Sinaï à côté,
Israël se trouve avec ses bœufs sur le mont;
Dans le temple on peut observer
Le Seigneur enfant, avec les orthodoxes, haussant le ton.

Ici, les antithèses sont accouplées vivement:
Les Grecs avec leur volupté, et le concept de Dieu
De la Judée! Et avec un arabesque entrelacement,
Le lierre les envahit de ses vrilles tous les deux.

Mais c'est étrange! Pendant que je regardais,
Rêveur les sculptures avec de pareils thèmes,
Il me vint soudain à l'esprit que le mort qui gisait
Dans le beau tombeau de marbre, était moi-même.

Mais dans mon lieu de repos, à l'endroit de la tête,
Se trouvait une fleur formée mystérieusement,
Les feuilles de couleur jaune-souffre et violette,
Pourtant, de la fleur un charme émanait farouchement.

Fleur de la passion est le nom que le peuple lui a donné,
Et il dit que c'est à Golgotha qu'elle poussa
Quand le fils de Dieu fut crucifié,
Et que son sang, rédempteur du monde, y coula.

Cette fleur, dit-on, témoigne du sang,
Et dans sa coupe sont représentés,
Pour torturer, tous les instruments
Que le bourreau utilise pour martyriser.

Oui, ce qui est requis pour la Passion, absolument tout,
Pouvait être vu ici, la chambre de torture au complet,
Par exemple: La croix, le calice, le marteau et les clous,
Les cordes, la couronne d'épines et le fouet.

Sur ma tombe, une telle fleur se tint,
Et sur mon cadavre, recourbée,
Comme une femme en deuil, elle embrasse ma main,
M'embrasse le front et les yeux, silencieuse, inconsolée.

Mais, magie des rêves! d'une étrange façon,
Je vois se transformer en un portrait de femme
La fleur jaune-souffre de la Passion,
Et c'est elle, la très chère, elle même!

Tu étais le fleur, mon très cher enfant,
À tes baisers, je devais te reconnaître certainement.
Aucune des larmes de fleur ne brûle si ardemment,
Aucune des lèvres de fleur n'embrasse si tendrement!

Mon œil était fermé, cependant
Mon âme regardait ton visage, sans arrêt,
Tu me regardas, bénie avec ravissement,
Par une spectrale lueur de lune, illuminée!

Nous ne parlâmes pas, cependant mon cœur
Perçut ce à quoi tu pensais au fond de toi-même.
La parole qu'on prononce est sans pudeur,
Le silence est la chaste fleur de ceux qui s'aiment.

Un dialogue sans bruit! On y croit difficilement :
Comment un bavardage, doux et silencieux,
Dans un beau rêve, fait si vite passer le temps
D'une nuit d'été, tissé de ce qui est joyeux et affreux.

Ce de quoi nous avons parlé, ne le demande jamais,
Ah! ce qu'il rayonne dans l'herbe, demande-le au ver luisant,
Demande au vent d'Ouest ce qu'il souffle et ce dont il gémit,
Demande à l'onde ce qu'elle chochotte au torrent.

Demande à l'escarboucle ce qu'elle rayonne,
Demande à la julienne et à la rose quel est leur parfum.
Mais ne demande jamais, de quoi, dans le clair de lune,
La fleur du martyre a tendrement causé avec son ami défunt!

Je ne sais pas combien de temps je pus jouir,
Dans la fraîcheur de mon coffre de marbre, ensommeillé,
De ce beau rêve de joie. Hélas, ce qui me fit ravir
Dans mon paisible repos finit par se dissiper!

Ô mort! dans la tranquillité du tombeau,
Toi seul peut nous procurer le meilleur plaisir sensuel;
La crampe de la passion, le désir sans repos,
Est le bonheur que nous donne la vie, stupide et cruelle!

Mais malheur à moi! la béatitude disparut soudainement,
Quand un bruit se fit entendre à l'extérieur;
C'était une dispute aride avec réprimandes et piétinements,
Hélas, ces déchaînements effarouchèrent ma fleur!

Oui, à l'extérieur, avec une sauvage furie, s'élevèrent à la fois,
Une dispute, une criaillerie, un glapissement bien hauts,
Je crus reconnaître plusieurs des voix:
C'étaient les bas-reliefs de mon tombeau.

Les pierres sont-elles hantées par un fanatisme d'autrefois?
Et ces figures de marbre sont-elles en train de se disputer?
Le cri d'effroi de Pan, le dieu sauvage des bois
Et les anathèmes de Moïse sont en train de se concurrencer!

Ah, cette dispute ne se terminera jamais!
La vérité va toujours se disputer avec la beauté,
La foule humaine sera toujours divisée
En deux partis: les barbares et les civilisés!

Ce que ça a pu maudire et jurer de partout!
Cette ennuyeuse controverse ne prenait pas fin;
C'était l'âne de Balaam qui surtout
Noyait les cris des dieux et des saints!

Avec ce hi-han, hi-han, ce braillement,
Cet affreux son, ces sanglots à vous écœurer,
Ce stupide animal me poussa au désespoir, et finalement
Je criai moi-même, et je me réveillai.