Tu possèdes l'argent, pourtant tu hésites ainsi?

Text by Heinrich Heine (1797-1856)
Traduit en français par Joseph Massaad 

deutsch - english


Tu possèdes l'argent, pourtant tu hésites ainsi?
Pourquoi hésiter tant, mon lugubre ami?
Dans ma chambre, attendant ma fiancée, je patiente;
Minuit approche, mais elle demeure toujours absente.

Des brises soudaines se lèvent et soufflent du cimetière;
« O brises! Dites-moi, n'auriez pas vu ma très chère? »
On voit des ombres livides prendre forme, par ici:
Ils font la révérence, ils ricannent, puis disent: « Oui! »

Répond vite! Que m'apportes-tu donc comme aveux,
Espèce de galoppin noir, dans ta livrée de feu?
« Ma très gracieuse maîtresse voudrais vous annoncer,
Que son char de dragons va bientôt arriver. »

Mon cher petit bonhomme grisâtre, quel est ton désir?
Mon défunt maître, dis-moi, qu'est-ce-qui te fait courrir?
Il me regarde silencieux, le regard troublé,
Secoue la tête et, en un clin d'œil, disparait.

Ce chien qui gémit, pourquoi remue-t-il la queue?
Et pourquoi l'œil du chat noir brille-t-il comme un feu?
Les femmes aux cheveux flottants, pourquoi hurlent-elles?
Et ma nourrice, ma berceuse, pourquoi la chante-t-elle?

Nourrice, reste à la maison avec tes refrains,
Cet air de berceuse s'est depuis longtemps éteint.
Je célèbre aujourd'hui la fête de mon marriage,
Regarde donc les invités: Quelle sublime image!

Regarde donc! Oh Messieurs, que vous me semblez beaux!
Vos mains portent vos têtes, à la place des chapeaux!
En habit de potence, avec vos os branlants,
Pourquoi ce retard, avec de si calmes vents?

Là-dessus, arrive la sorcière sur son balai,
Ah! bénie-moi, p'tite mère, je suis ton fils, c'est vrai.
Sur ce, la bouche sur le pâle visage frémit:
« Amen, pour l'éternité! » la petite femme dit.

Douze musiciens chétifs avancent nonchalamment,
Une violoniste aveugle les suit, le pas boitant,
Le polichinel, avec sa veste en couleurs,
Avance, traînant sur son dos le fossoyeur.

Douze jeunes nonnes du couvent, en dansant, avancent,
Suivant une entremetteuse louche, qui mène la danse.
Douze jeunes prêtres joyeux suivent de près les jeunes femmes,
Et sifflent, comme d'un air de cantique, un chant infâme.

Maître fripier, de t'égosiller, à rien ne sert,
Ton manteau d'fourure est inutile en enfer.
Le chauffage y est gratuit, et au lieu de bois
On y brûle les os des défunts, mendiants et rois.

Les bouquetières paraissent, bossues et toutes courbées,
Et, en pénétrant dans la chambre, semblent culbuter.
Vous, têtes d'hiboux, avec des jambes de sauterelles,
Arrêtez ce claquement d'os qui me harcèle!

L'enfer paraît s'être déchaîné dans son ensemble,
Une meute tapageuse croît, avance et se rassemble.
Et même la valse de la damnation retentit,
Silence, silence! Bientôt arrive ma douce chérie.

Canaille, reste bien tranquille, si non, casse-toi!
J'arrive avec peine à entendre ma propre voix.
Eh! n'est-ce pas là le cliquetis d'une voiture?
Cuisinière! Ouvre vite la porte, je t'en conjure!

Bienvenue, trésor, comment va ma bien-aimée?
Bienvenue, prenez donc place, Monsieur le curé!
Monsieur le curé avec pied-d'cheval et queue,
Je demeure votre serviteur respectueux!

Chère fiancée, pourquoi es-tu si muette et blême,
Monsieur le curé nous marie à l'instant même;
Il est vrai que je le paie une somme bien belle,
Mais, pour t'avoir, le jeu en vaut bien la chandelle!

Agenouille-toi à côté de moi, douce fiancée!
Elle s'abaisse, s'agenouille, ô quelle félicité!
Elle s'abaisse sur mon cœur, sur mon sein dilaté
Frémissant de bonheur, je la maintiens enlacée.

Ses boucles dorées ondulent autour de nous deux,
Le cœur de la fille bat contre mon cœur bienheureux.
Ce sont des battement de peine et de bonheur,
Et, dans les hauteurs du ciel, plannent nos deux cœurs.

Les petits cœurs nagent dans une mer de bonheur,
Là-haut, dans les hauteurs bénies du Créateur;
Mais l'enfer, comme un sinistre signe de feu,
A imposé sa main sur nos chefs malheureux.

Il s'agit là du fils en personne de la nuit,
Qui joue le rôle sérieux d'un prêtre qui bénit;
Et qui, d'un livre ensanglanté, sa formule lit:
Chaque prière blasphème, chaque bénédiction maudit.

On entend sifflements et hurlements immondes,
Comme une onde qui roule, un tonnère qui gronde;
Puis, une lumière bleuâtre soudain luit,
« Amen, pour l'éternité! » la petite femme dit.