Fantôme marin

Für die Liebe!

Text by Heinrich Heine (1797-1856)
Traduit en français par Joseph Massaad 
deutsch


Mais moi, je me tenai au bord du navire,
Et je regardai, avec des yeux rêveurs,
Vers le bas, dans l'eau claire comme un miroir,
Et je regardai, de plus en plus, en profondeur,
Jusqu'au plus profond du fond marin,
Où, au début, pareilles aux brumes du matin,
Cependant, graduellement aux couleurs plus claires,
Des coupoles d'église et des tours se montrèrent,
Et finalement, claire comme le soleil, une ville entière,
Néerlandaise, d'une ancienne ère,
Et habitée.
Des hommes sérieux, aux manteaux foncés,
Avec des collerettes blanches et des chaînes d'office,
Et de longues épées et de longues faces
Traversent la place grouillante du marché,
Vers l'hôtel de ville au hauts escaliers,
Où des statues d'empereurs, en pierre taillée,
Font la garde avec sceptre et épée.

Non loin, devant de longues rangées de demeures,
Aux fenêtres brillantes, comme des miroirs,
Et des tilleuls taillés avec une forme pyramidale,
Des filles avec un froufroutement soyeux déambulent,
Avec leur fines tailles, leur visages de fleur
Pudiquement revêtus de bonnets noirs,
Et entourés de cheveux dorés.
En accoutrement espagnol, des jeunes gens gais
Font signe de la tête, alors qu'ils se pavanent.
D'un certain âge, des femmes
En habits, d'une mode dépassée, bruns,
Livre de cantique et rosaire à la main,
Se hâtent vers la grande cathédrale,
Avec leur trottinement normal,
Poussées par les cloches qui sonnent
Et les tons d'orgues qui résonnent.

Je suis moi-même saisi par l'horreur
De ce son lointain, plein de mystère!
Un désir infini, une profonde langueur
S'empare de mon cœur,
De mon cœur qui est guéri à peine;
Il me semble que ses blessures mêmes
Seraient embrassées par des lèvres bien-aimées,
Et qui les feraient, une fois de plus, saigner :
Des gouttes chaudes, d'un rouge ardent,
Qui tombent longtemps, lentement,
Tous bas, sur une vieille demeure
De la ville marine des profondeurs,
Tristement, sur une vielle maison
Sans vie, aux hauts pignons,
Sauf que, sur la fenêtre du bas,
La tête appuyée sur le bras,
Une jeune fille est installée,
Assise comme une pauvre enfant oubliée,
Et je te connais, pauvre enfant oubliée!

Ainsi, dans la mer tu t'es cachéee
De moi, dans son plus profond,
Avec ton humeur d'enfant,
Sans pouvoir jamais plus remonter,
Et c'est en étrangere que tu es demeurée,
Parmi des étrangers, des siècles durant,
Alors que moi, l'âme pleine de tourments,
Sur la terre entière, je te cherchai,
Et continuai toujours à te chercher,
Toi, éternellement bien-aimée,
Perdue depuis de longues années,
Toi, que j'ai finalement retrouvéee.
Je t'ai trouvée et peut regarder
De nouveau ton doux visage,
Tes yeux fidèles et sages,
Le sourire bien-aimé.
Et je ne te quitterai plus jamais,
Et je descend vers toi,
Et, en ouvrant bien grand les bras,
Je m'élance vers le bas, vers ton cœur.

Mais tout juste à la bonne heure,
Le capitaine parvint à me saisir
Par les pieds, à me tirer au bord du navire,
Et à crier avec un rire irrité:
Docteur, seriez-vous possédé?