L'exil des dieux

Text by Heinrich Heine
Traduit en français par Joseph Massaad 

deutsch

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Niels Andersen secoua la tête d'une façon bizarre; Il ne nia pas que parfois, il avait lui-même vu comment les baleines, se soutenant sur un mur de glace, faisaient des mouvements similaires à ceux que nous remarquons dans les oratoires de maintes sectes religieuses; cependant, il ne voulait pas mettre cela sur le compte d'un quelconque acte de dévotion religieuse. Il expliqua la chose d'une manière physiologique: il remarqua que la baleine, le plus gigantesque des animaux, possédait sous sa peau une couche de graisse si épaisse, que souvent, une seule baleine pouvait fournir entre cent et cent cinquante tonneaux de suif et d'huile. Cette couche de graisse est si épaisse, que plusieurs centaines de rats des eaux peuvent s'y nicher, pendant que le grand animal sommeille sur un glaçon, et ces hôtes, infiniment plus grands et plus méchants que nos rats de terre, y mènent une vie joyeuse sous la peau de la baleine, où ils peuvent, matin et soir, déguster la meilleure graisse sans même quitter leur nid. En fin de compte, ces gueuletons finissent par devenir excessifs, voire même infiniment pénibles pour l'hôte involontaire; comme il n'a pas de main, pareil à l'homme qui, Dieu soit loué peut se gratter quand ça le démange, alors il essaie de se soulager de ce supplice interne, en se posant sur un rebord aigu d'un mur de glace et, par un mouvement de haut en bas, s'y frotte le dos avec ferveur, tout comme les chiens qui, chez nous, ont l'habitude de se frotter sur un châlit, quand ils sont affectés par trop de puces.

L'honorable dominicain avait considéré ce mouvement comme celui d'une prière et lui avait attribué une signification religieuse, alors qu'il n'était causé que par l'orgie des rats. " La baleine, quelque soit la quantité de suif qu'elle contienne ", termina Niels Andersen, " n'a cependant pas le moindre sens religieux. Elle ne vénère ni les saints ni les prophètes, et même le petit prophète Jonas, qu'une telle baleine avait avalé un jour par mégarde, ne put jamais le digérer, et dut le cracher vers l’exterieur, au bout de trois jours. Malheureusement, cet excellent monstre n'a aucune religion, et une pareille baleine vénère notre vrai Seigneur, qui habite là-haut dans le ciel, tout aussi peu que le faux dieux païen, qui est installé au lointain Pôle Nord, sur l'île des lapins, et qu'elle visite de temps en temps. "

" L'île des lapins, c'est quoi comme endroit? " demandais-je à notre Niels Andersen. Ce dernier cependant tambourina avec sa jambe de bois sur le tonneau et répliqua: " C'est justement l'île où s'est passée l'histoire que je vais raconter. Je ne peux pas fournir le lieu exact de l'île. Depuis qu'elle fut découverte, personne n'a pu, de nouveau, y avoir accès. Ceci a été empêché par les monstrueux icebergs qui s'accumulent autour de l'île et qui, peut-être, ne permettent que rarement de s'y approcher. C'est uniquement les marins d'un baleinier russe, que les tempêtes du Nord avaient poussé bien haut vers le Nord, qui mirent les pieds sur le sol de l'île, et depuis lors, il y a bien cent ans qui se sont écoulés. Quand ces marins en question y accostèrent avec leur barque, ils trouvèrent l'île déserte et désolée.

Les brins de genêts se balançaient tristement sur les sables mouvants; uniquement, quelques sapins nains se dressaient par ci, par là, ou bien les buissons les plus stériles se traînaient péniblement par terre. Ils virent un tas de lapins sauter tout autour, et c'est pour cela qu'ils attribuèrent au lieu le nom de l'île des lapins. Ce n'est qu'une unique et mesquine hutte qui annonça qu'un être humain y habitait. Quand les marins y pénétrèrent, il y virent un très vieux vieillard qui, habillé misérablement avec des peaux de lapins cousus ensembles, était assis sur un siège en pierre, en face du foyer et chauffait ses mains maigres et ses jambes tremblantes à un feu vacillant de branchages. A sa droite, se trouvait un oiseau gigantesque, qui semblait être un aigle, mais qui avait été tellement renfrogné dans sa mue par le temps, que ses ailes tenaient uniquement par de longs tuyaux de plumes hérissés, ce qui prêtait à l'animal dénudé un aspect à la fois idiot et d'une laideur effroyable.

A la gauche du vieillard, se trouvait accroupie au sol, une chèvre sans poils, d'une taille extraordinaire, qui semblait être très vieille, malgré que des mamelles encore pleines, avec de roses et frais mamelons pendaient encore de son ventre.

Parmi les marins russes qui accostèrent sur l'île des lapins, se trouvaient plusieurs Grecs, et l'un d'entre eux ne pensait pas pouvoir être compris par le maître de la hutte quand il dit en langue grecque à l'un de ses camarades: " Ce drôle de mec est ou bien un fantôme ou bien un mauvais démon." Mais avec ces mots, le vieillard se leva soudainement de son siège en pierre, et c'est avec un grand étonnement que les marins virent une haute et imposante figure, qui se tenait droit, malgré l'âge avancé, avec une dignité impérieuse et totalement majestueuse, et touchait presque de sa tête les poutres de l'entablement; même ses traits, quoique ravagés et dévastés, témoignaient d'une beauté originale, ils étaient nobles et fortement mesurés, quelques cheveux argentés et très parsemés tombaient sur le front sillonné par la fierté et par l'âge, les yeux avaient un regard  blême et hagard, mais perçant quand même et, à partir de sa bouche hautement retroussée, jaillirent, en dialecte grec ancien, ces mots harmonieux et résonnants: " Vous vous trompez, jeune homme, je ne suis ni un fantôme ni un mauvais démon, je suis un infortuné qui a connu de meilleurs jours. Mais, qui êtes-vous ? "

Les marins racontèrent alors à l'homme la mauvaise fortune de leur voyage et demandèrent des renseignements sur tout ce qui concerne l'île. Les informations s'avérèrent cependant très insuffisantes. Le vieux dit qu'il habitait l'île depuis un temps immémorial et que ses remparts de glace lui procurèrent un refuge sûr contre ses ennemis impitoyables. Il vit essentiellement de la chasse aux lapins, et tous les ans, quand les masses de glaces mouvantes se stabilisent, un tas de sauvages arrivent sur des traîneaux et lui achètent ses peaux de lapins, et comme paiement, lui laissent toute sortes d'objets dont on a un besoin courant. Les baleines, qui parfois nageaient jusqu'à l'île, étaient sa compagnie préférée. Néanmoins, il prenait maintenant plaisir à parler sa langue maternelle, étant donné qu'il était Grec; Il pria donc ses concitoyens de lui donner des nouvelles sur la situation actuelle en Grèce. Le fait, qu'à présent, la croix ait été arrachée des toits de zinc des villes grecques, provoqua apparemment chez le vieux un malin plaisir; il n'était pourtant pas tout à fait dans son assiette, quand il appris qu'à sa place, c'était à présent le croissant qui y était planté. Ce fut singulier que pas un des marins ne connaissait le nom des villes, desquelles le vieux demanda des nouvelles et qui, selon son assurance, étaient florissantes de son temps; de même, les noms des villes et des villages de Grèce d'à présent, que les marins lui mentionnèrent, lui étaient étrangers. Pour cela, le vieillard secoua souvent la tête, d'une façon mélancolique, et les marins se regardèrent avec étonnement. Ils remarquèrent qu'il connaissait très précisément toutes les localités de la Grèce, et en effet, il savait décrire d'une façon si claire et si précise les criques, les péninsules, les avancées des montagnes, souvent même la moindre colline et le plus petit des groupements rocheux, que son ignorance des noms des localités les plus communes, plongea les marins dans le plus grand des ébahissements. Alors il leur demanda avec le plus grand intérêt, voire même, avec une certaine anxiété, à propos d'un vieux temple qui, les assura-t-il, de son temps, était le plus beau de Grèce.

Pourtant, aucun de ses auditeurs ne connaissait le nom, prononcé avec tendresse; ce n’est qu’après que le vieillard ait décrit de nouveau, avec précision, l'emplacement du temple, qu’un jeune matelot reconnut, d’après la description, le temple dont il était question. Le jeune homme dit, que le village où il était né, était situé au même endroit, et que, quand il était gamin, il avait longtemps gardé les porcs de son père à l'endroit décrit. Sur cette place, dit-il, se trouvaient vraiment les ruines d'un bâtiment très ancien et qui démontrait une magnificence du passé; il ne restait seulement, ici et là, que quelques colonnes de marbre qui se dressaient seules ou bien reliées par des pierres pignon et, à partir de la cassure desquelles, des vrilles fleuries de chèvrefeuilles et de clochettes rouges pendaient vers le bas, comme des tresses de cheveux. D'autres colonnes, parmi lesquelles plusieurs de marbre rose, étaient brisées et éparpillées sur le sol et l'herbe pullulait sur les précieux chapiteaux, composés d'une belle étude de feuilles et de fleurs ciselées. Il y avait aussi de grandes plaques de marbre, des murs carrés ou des morceaux de toit triangulaires qui se trouvaient là, enfoncés à moitié dans la terre, dominés par un énorme figuier sauvage qui avait poussé entre les décombres. Sous l'ombre de cet arbre, continua le garçon, il avait souvent passé des heures entières à contempler les singulières formes ciselées en courbes sur les grosses pierres et qui représentaient toutes sortes de jeux et de combats, très agréables et amusants à regarder, mais qui étaient malheureusement souvent abîmés par les éléments ou par la croissance de mousse ou de lierre. Son père, à qui il avait demandé de lui clarifier le secret de ces colonnes et de ces scènes, lui dit un jour, que c'étaient les ruines d'un ancien temple, dans lequel, jadis, un infâme dieux païen habitait et qui pratiquait non seulement les débauches les plus crues, mais aussi des vices dénaturés et incestueux; les païens, aveugles, l'avaient honoré en sacrifiant parfois, devant son autel, une centaine de taureaux à la fois; le bloc de marbre avec son creusage, dans lequel le sang des victimes avait coulé, était encore disponible, et c'était cette même auge de pierre que lui, son fils, avait parfois utilisé pour abreuvoir ses cochons de l'eau qui s'y était accumulée ou pour y conserver toute sorte de rebuts pour leur mangeailles.

Ainsi parla le jeune homme. Le vieillard cependant poussa un soupir qui trahit la plus monstrueuse des douleurs; brisé, il se laissa tomber sur son siège de pierre, se couvrit le visage des deux mains et se mit à pleurer comme un enfant. Le grand oiseau se mit à piailler horriblement, écarta largement ses ailes monstrueuses et menaça les étrangers de ses griffes et de son bec. La vieille chèvre, cependant, lécha les mains de son maître et bêla triste et comme avec apaisement.

Devant ce spectacle, un macabre malaise s'empara des marins, ils quittèrent en hâte la hutte et étaient heureux de ne plus percevoir les sanglots du vieillard, les piaillements de l'oiseau et les bêlements de la chèvre. De retour à bord du navire, ils y racontèrent leur aventure. Cependant, un savant russe, professeur dans la faculté de philosophie de l'université de Kazan, se trouvait parmi l'équipage du navire et ce dernier considéra cet événement comme de la plus grande importance; rusé, posant son index sur son nez, il assura les marins: " Le vieillard sur l'île des lapins serait incontestablement le vieux dieu Jupiter, fils de Saturne et de Rhéa, l'ancien roi des dieux.

L'oiseau à ses cotés serait apparemment l'aigle qui portait jadis la terrible foudre dans ses griffes. Et la vieille chèvre, selon toute vraisemblance, ne serait personne d'autre que Althea, la vieille nourrice qui, déjà en Crète, allaitait le dieu et qui, maintenant, le nourrissait de nouveau de son lait dans son exil. "

Ainsi raconta Niels Andersen et je reconnais que cette information remplit mon âme de nostalgie. Les explications sur la souffrance secrète des baleines avaient déjà éveillé ma compassion. Ces pauvres grandes bêtes! Il n'y a aucun remède contre ces indignes rats canailles qui nichent en toi, qui te rongent sans cesse, et tu dois les traîner avec toi durant toute ta vie; et même si tu dois te traîner désespérément du Pôle Nord au Pôle Sud et te frotter contre ses saillies de glaces, cela ne t'aidera point, tu ne vas pas te débarrasser de ces rats indignes, et, en plus, il te manque le réconfort de la religion! Des rats clandestins rongent dans tout ce qu'il y a de grandiose sur cette terre, et les dieux mêmes, en fin de compte, furent déshonnorablement ruinés. Ainsi le veut la loi de fer du destin, et même le puissant des immortels doit s'y plier et baisser honteusement la tête. Lui, dont Homère a chanté les louanges, et que Phidias a façonné en or et en ivoire; lui, qui devait seulement battre des cils pour ébranler le monde entier; lui, l'amant de Léda, Alemène, Sémélé, Danaé, Callisto, Jo, Létho, Europe etc. - il dut finalement se cacher au Pôle Nord, derrière des icebergs, et pour donner un sursis à sa misérable vie, négocier avec des peaux de lapins, comme un mesquin Savoyard!

Je ne doute pas qu'il y ait des gens qui se délectent d'un tel drame.

Ces gens sont peut-être les descendants de ces malheureux taureaux qui furent massacrés, en hécatombe, sur les autels de Jupiter - Réjouissez-vous, le sang de aïeux est vengé, cette pauvre victime de la superstition! Par contre nous, qui ne sommes prisonnier d'aucune rancœur, sommes ébranlés par la vision d'une grandeur déchue, et nous lui consacrons notre compassion la plus dévouée. Cette sensibilité nous a peut-être empêché de revêtir notre récit de cette sérieuse froideur qui est à l'honneur des historiens; Ce n'est que, dans une certaine mesure, que nous pouvons user de cette dignité mesurée, que l'on réussit uniquement en France.

Nous nous recommandons modestement de l'indulgence du lecteur, pour lequel nous avons toujours témoigné le plus grand respect, et avec ceci, nous clôturons la première partie de notre histoire de l'exil des dieux.

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