L'exil des dieux

Text by Heinrich Heine
traduit en français par Joseph Massaad

deutsch

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Il a beau essayer d'écouter, il n'entend rien qu'un léger pépiement et crépitement. De temps en temps seulement, une mouette s'élance au dessus de sa tête avec un cri strident ou bien un poisson apparaît près de lui, hors de le l'onde, et le zieute bêtement. La nuit est béante et l'air marin souffle de plus en plus froid. Partout il n'y a que de l'eau, du clair de lune et du calme; le pêcheur est silencieux, tout comme son environnement, et il arrive finalement à l'île Blanche, et s'y arrête avec sa barque. Il ne voit personne sur le rivage, mais il entend une voix asthmatique, à la fois perçante, haletante et pleurnichante, qu'il reconnaît comme celle du hollandais; ce dernier semble lire à partir d'une liste, composée uniquement de noms propres, qu'il vérifie d’une manière monotone; parmi ces noms, plusieurs sont déjà connus du pêcheur et appartiennent à des personnes qui sont mortes durant l'année en cours. Au fur et à mesure que les noms sont lus, la barque devient de plus en plus légère, elle qui tout à l'heure était encore si lourde sur le sable du rivage, et maintenant, à peine la lecture est terminée, elle se soulève soudainement, avec légèreté vers le haut; et le batelier, qui par ceci s'aperçoit que la cargaison est vraiment livrée, fait calmement le voyage du retour vers sa femme et son enfant dans sa chère maison sur le siel.

Et c'est de cette façon que ça se passe avec chaque traversée vers l'île Blanche. Une fois, le pêcheur remarqua le fait singulier que durant la lecture de la liste des noms, le contrôleur invisible s'arrête et crie: '' Mais où est Pitter Jansen? Ce n'est pas Pitter Jansen. '' Sur ce, une petite voix gémissante répond: '' Ik bin Pitter Jansens Mieke un häb mi op mines Manns Noame inskreberen laten. '' ( Je suis la petite Marie de Pitter Jansen et je me suis faite inscrire sous le nom de mon mari. )

J'ai prétendu ci-dessus pouvoir deviner, malgré son déguisement malin, quel était le vrai personnage mythologique qui apparut dans la tradition susmentionnée. Ce n'est pas moins que le dieu Mercure, celui qui jadis menait les âmes, Hermès le psychopompe.

Oui, sous sa misérable houppelande et la figure sobre d'un marchand, se cache le plus brillant et vigoureux des dieux païens, le fils intelligent de Maia. Il n’y a pas le moindre plumeau qui se dresse sur son petit chapeau triangulaire, et qui pourrait rappeler l'aile sur le couvre-chef divin, et les souliers lourds avec leurs boucles d'acier ne rappellent nullement les sandales ailées; ce plomb hollandais lourd est très différent du mercure agile qui a même prêté son nom au dieu: mais justement, ce contraste même trahit l'intention, et le dieu a choisi ces masques afin de mieux pouvoir garder son déguisement.

Peut-être ne les a-t-il nullement choisi par humeur arbitraire: Mercure était, comme vous le savez, en même temps le dieu des voleurs et le dieu des marchands, et cela tombe dans le sens que, dans le choix d'un masque qui doit le cacher et d'un métier qui doit le nourrir, il ait eu recours à ses antécédents et à ses talents.

Ces derniers avaient été prouvés: il était le plus inventif des Olympiens, il avait inventé la lyre et le gaz solaire, il déroba des humains et des dieux, et quand il était encore enfant, il était une petite calaminé qui s'échappa de son berceau pour chiper quelques bovins. Il devait choisir entre deux industries qui, essentiellement, ne sont pas très différentes, vu qu'avec toutes les deux il s'agit d'obtenir le bien d'autrui aussi bon marché que possible; cependant le dieu futé a pensé que le rang de voleur ne jouissait pas dans la société d'un aussi grand respect que le rang de commerçant, que l'un était réprouvé par la police tandis que l'autre était même privilégié par la loi, que les marchands escaladaient à présent les marches les plus élevées sur l'échelle de l'honneur, tandis que ceux du rang des voleurs devaient parfois escalader une échelle moins agréable, qu'ils mettaient en jeux leur liberté et leur vie, tandis que le marchand ne risquait que son capital ou celui de ses amis, que le plus rusé des dieux était marchand, et pour parfaire les choses, il était même hollandais. Sa longue pratique en tant que psychopompe, en tant que meneur des ombres, le rendait particulièrement apte pour l'expédition des âmes dont le transport vers l'île Blanche, comme nous l'avons vu, était exécuté par lui. L'île Blanche est parfois nommée Brea ou Britania. Peut-on peut-être penser au blanc Albion, aux falaises de chaux de la côte anglaise? Ce serait une idée humoristique que de vouloir qualifier l'Angleterre comme terre des morts, comme empire plutonien, comme l'enfer. En effet, l'Angleterre pourrait apparaître à maint étranger sous cette forme.

Dans un essai sur la légende de Faust, j'ai suffisamment discuté la croyance populaire concernant l'empire de Pluton et ce dernier lui-même. J'y ai montré comment l'ancien empire des ombres fut développé en un enfer et comment le sombre et ancien maître fut lui-même endiablé. Mais ce n'est qu'à travers le style de chancellerie de l'église, que les choses paraissent si crues; la position de Pluton demeura essentiellement la même, et ce malgré l'anathème de la chrétienté. Lui, le dieu des ténèbres et son frère Neptune, le dieu de la mer, ces deux-là, n'ont pas émigré comme les autres dieux, et même après la victoire de la chrétienté, ils demeurent dans leurs domaines et dans leurs éléments. On a beau raconter sur lui les histoires les plus fabuleuses, le vieux Pluton restait assis en bas au chaud avec sa Persephone. Neptune a dû supporter bien moins de calomnies que son frère Pluton, et ni sons de cloches ni tons d'orgues ne pouvaient offenser son oreille, en bas dans son océan où il s'assied tranquillement auprès de sa femme Amphitrite, à la blanche poitrine et auprès de sa cour de Néréides et de Tritons. Ce n'est que de temps en temps, quand un jeune matelot traverse la ligne pour la première fois, qu'il s'élance de son onde vers le haut, brandissant le trident dans sa main avec sa barbe ondulante flottant vers le bas jusqu'à son nombril. Il administre alors au néophyte le terrible baptême des tropiques, et ce faisant, tient un long discours onctueux, plein de vulgaires plaisanteries de marins, qui, comme l'écume jaune du tabac mâché, est d'avantage craché que parlé, et ce pour le ravissement de ses auditeurs marins. Un ami, qui m'a longuement décrit comment un tel mystère des eaux est considéré par les marins sur les bateaux, m'a assuré que, même les matelots qui riaient de la manière la plus folle de la drôle de figure de carnaval de Neptune, ne doutaient cepenant pas un instant de l'existence d'un tel dieu marin et que parfois, en période de grand danger, lui adressaient des prières.

Neptune demeura donc le maître de l'empire des eaux, tout comme Pluton, qui demeure, malgré son endiablement, le prince des ténèbres. Leur sort était meilleur que celui le leur frère Jupiter, le troisième fils de Saturne, qui, après la chute de son père, fut octroyé la maîtrise des cieux, et qui, en tant que roi, sans soucis de l'univers, menait à l'Olympe en cortège resplendissant de dieux, de déesses et de nymphes d'honneur, son joyeux régiment ambrosien.

Au moment du déclenchement de la fatale catastrophe, quand le régime de la croix et celui de souffrance furent proclamés, le grand Kronide émigra lui aussi et disparut dans le tumulte du déplacement des peuples. Sa trace se perdit, et j'ai vainement consulté des vieux chroniqueurs et de vielles femmes; personne ne put m'informer de son sort. Dans ce même but, j'ai fouillé plusieurs bibliothèques où l'on me montra les plus splendides des manuscrits anciens, parés d'or et de pierres précieuses, de vraies odalisques dans le harem du savoir, et j'exprime, ici même, le remerciement d'usage aux savants eunuques, pour le manque de grognement, voire même pour l'affabilité avec laquelle ils m'ont dévoilé les resplendissants secrets en question. Il semble qu'ils n'aient pas eu de traditions populaires concernant un Jupiter moyenâgeux, et tout ce que j'ai pu dénicher consiste en une histoire qui me fut racontée un jour par Niels Andersen.

Je viens à peine de mentionner Niels Andersen, que le visage drôle et bien-aimé repairait de nouveau, vivant, dans mon souvenir. Je vais lui dédier, ici même, quelques lignes. Je précise volontiers mes sources et je discute de leurs particularités, de façon que le lecteur enclin, puisse lui-même juger dans quelle mesures elles gagnent sa confiance. Voici donc quelques mots concernant ma source. Niels Andersen, né à Drontheim, en Norvège, était un des plus grands pêcheurs de baleines que j'aie jamais connu. Je lui suis très redevable. Je lui doit tout mon savoir en ce qui concerne la pêche à la baleine. Il m'a familiarisé avec toutes les ruses que cet animal intelligent utilise pour fuir le chasseur; il m'a confié tous les stratagèmes avec lesquels on contrecarre ses ruses. Il m'a appris comment on tient le harpon avant de le lancer, il m'a montré comment on doit appuyer la jambe droite contre le rebords avant du bateau quand on lance le harpon vers la baleine, et comment on administre avec la jambe gauche un coup de pied magistral au matelot qui n'a pas laissé s'écouler assez vite la corde qui relie le harpon. Je lui suis redevable de tout, et si je ne suis pas devenu un grand pêcheur de baleines, la faute n'est pas celle de Niels Andersen, ni la mienne, mais elle est due à mon mauvais destin qui ne m'a pas accordé, durant les voyages de ma vie de rencontrer la moindre baleine contre laquelle j'aurai pu mener un combat honorable.

Je n'ai rencontré que d'ordinaires morues et de misérables harengs.

A quoi sert le meilleur harpon contre un hareng? A présent je dois renoncer à tout espoir d'aller à la chasse à cause de la raideur de mes jambes. Quand j'ai connu Niels Andersen à Ritzebüttel, près de Kuxhaven, il était lui-même mal en point, question jambes, vu qu'au Sénégal, un jeune requin, qui a dû peut-être confondre sa jambe droite avec une petite tige en sucre, lui mordit cette dernière, et le pauvre Niels a dû depuis lors clopiner avec une jambe de bois.

A l'époque, son plus grand plaisir consistait à s'asseoir sur un tonneau élevé et à battre du tambour sur le vendre de ce dernier avec se jambe de bois. Je l'ai souvent aidé à escalader le tonneau, mais parfois je refusais de l'aider à descendre avant qu'il ne m'ait raconté ses étranges légendes de pêcheur.

Tout comme Mohammed Ben Mansour qui débutait ses chansons toujours avec un éloge au cheval, Niels Andersen commençait de même toutes ses histoires avec une apologie à la baleine. Même la légende que nous répétons ici ne manque pas d'un tel éloge. La baleine, dit Niels, n'est pas seulement le plus grand, mais aussi le plus beau des animaux. Des deux narines qu'elle a sur la tête jaillissent d'énormes jets d'eau qui donnent l'impression d'une merveilleuse fontaine, et surtout la nuit, au clair de lune, produisent un effet magique. En plus, elle a bon cœur, est pacifique et a un grand penchant pour la vie tranquille de famille. C'est un spectacle touchant que de voir le père baleine avec les siens s'installer sur un énorme glaçon, et jeunes et grands, s'adonner autour de lui à des jeux charmants et à toute sortes de taquineries innocentes. Ils plongent parfois tous ensembles dans l'eau et, entre de grands blocs de glace, jouent au colin-maillard. La pureté des moeurs et la chasteté des baleines sont bien d'avantage promus par l'eau glacée, dans laquelle ils se pavanent constamment avec leurs nageoires, qu'à travers des principes moraux. On ne peut malheureusement pas nier qu'ils n'ont pas l'esprit religieux, qu'ils sont totalement dépourvus de religion - '' Je crois que c'est une erreur " - dis-je, interrompant mon ami -- , " J'ai récemment lu le récit d'un missionnaire hollandais, dans lequel il décrit la magnificence de cette créature qui se dévoile dans les hautes régions polaires, quand le matin, le soleil levant éclaire de ses rayons les aventureuses et gigantesques masses de glace. Ces dernières, dit-il, qui rappellent alors de fabuleux châteaux recouverts de diamants, offrent de la puissance de Dieu un témoignage si imposant que, non seulement les hommes, mais aussi les rudes créatures marines, captivées par une telle vision, prient le Créateur - le dominicain assure avoir vu plusieurs baleines qui, adossées sur un mur de glace, s'y tenaient droit et bougeaient la partie supérieure de leurs corps de haut en bas, comme si elles priaient. "

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