La terre est malsaine, terriblement!

Text by Heinrich Heine (1797-1856)
Traduit en français par Joseph Massaad

deutsch


La terre est malsaine, terriblement!
Et tout ce qui est beau et grand,
Dans le monde où nous vivons,
Court vers sa perdition.

Sont-ils les fantasmes d'une ancienne folie,
Qui, en miasmes, du sol ont surgi,
Et qui se lèvent dans l'air, silencieux,
Pour l'engrosser de leur poison fâcheux?

Il est des fleurs femelles si douces,
Qui ayant à peine ouvert leur calice
Aux baisers du soleil, bien-aimé,
Voient la mort aussitôt les emporter.

Maint héros trottant sur son fier cheval
Est atteint d'une invisible balle;
Et les crapauds vont s'empresser
A baver diligemment sur ses lauriers.

Ce qui hier encore flambait fièrement
Est déjà décomposé, à présent;
Et le génie coléreux
Brise sa lyre en deux.

Ah, ce que les étoiles peuvent être avisées!
Elles se tiennent en sécurité,
Loin de ce monde, bien loin
De ce monde mauvais, fatal et malsain.

Les étoiles avisées ne veulent pas
Perdre sur terre, ici-bas,
La vie, la paix, la lumière,
Et, comme nous, vivre dans la misère.

Elles ne veulent pas, comme nous, s'enfoncer
Dans les puantes basses-allées,
Et là où les vers rampent, dans le fumier,
Où aussi ça sent mauvais.

C'est toujours loin qu'elles veulent rester,
Loin de la terre avec ses fâcheuses activités,
Loin de la foule et du troupeau,
Loin de la terre et de son meli-mélo.

Pleines de compassion, à partir de leur hauteur,
Elles jettent souvent le regard sur nos malheurs;
C'est alors qu'on voit tomber,
Sur cette terre, une larme dorée.