L'Eléphant blanc

Text by Heinrich Heine (1797-1856)
Traduit en français par Joseph Massaad

deutsch


A partir du Siam, Mahawasant, en souverain,
Régie la moitié du continent Indien,
Douze rois, le grand Moghol lui-même,
Sont tributaires de son pouvoir suprême.

C'est avec tambours, trompettes et bannières qu'avancent
Tous les ans, vers le Siam des caravanes portant les redevances;
Hautement chargés, plusieurs milliers de chameaux,
Transportent les produits du pays, les plus beaux.

Quand il voit les chameaux, si lourdement chargés,
L'âme du roi sourit avec complaisance, en secret;
Publiquement, à vrai dire, il se lamente bien fort,
Qu'il manque de place dans ses chambres du trésor.

Pourtant, ces chambres sont si immenses,
Si grandes et si pleines de magnificences;
La somptuosité du réel dépasse ici
Les contes des mille et une nuits.

« Le château d'Indra » est le nom donné
A la salle où tous les dieux sont érigés,
Des statues d'or, finement ciselées,
Et, de pierres précieuses, incrustées.

Leur nombre est d'une trentaine de milliers,
Des figures aventureuses, de quoi épouvanter,
Un mélange d'êtres humains et de bêtes,
Avec un tas de mains, un tas de têtes.

Dans la salle de pourpre, on voit avec étonnement
Des arbres de corail, au nombre de treize cent,
D'une forme bizarre, grands comme des palmiers,
Une forêt rouge, aux branches entrelacées.

Tous les arbres se reflètent sur l'aire,
Faite du cristal le plus clair.
Des faisans, au plumage colorié qui étincelle,
S'y pavanent avec un air solennel.

Le singe de Mahawasant, le plus chouchou,
Porte une bande de soie à son cou,
La clef qui y pend, à nulle autre pareille,
Ouvre la salle nommée chambre du sommeil.

Des pierres précieuses, parmi les plus chères,
Y sont éparpillées, comme des petits pois, par terre,
Entassées bien haut. On y trouve également,
Comme des œufs de poule, de gros diamants.

Le roi a l'habitude de s'étendre ici,
Sur des perles dans des sacs gris;
A côté du monarque, le singe s'étend,
Et tous deux s'endorment avec ronflements.

Mais parmi les trésors, les plus valeureux du roi,
La prunelle de ses yeux, sa plus grande joie,
Le plaisir et le bonheur de Mahawasant,
C'est bien son éléphant blanc.

Comme demeure pour ce proéminent invité,
Le roi fit bâtir le plus beau des palais;
Des colonnes aux chapiteaux de lotus sont érigées
Pour soutenir son toit, recouvert d'or laminé.

Au portail se tiennent trois cent trabans,
Pour servir de garde d'honneur à l'éléphant,
Et, agenouillés, avec leurs dos recourbés,
Cent eunuques noirs lui servent de laquais.

Pour sa trombe, les plus délicieux des mets
Sont portés sur un plat doré;
Le vin, qu'il sirote d'un seau argenté,
Est relevé des épices les plus aromatisées.

On oint ambre et essence de rose sur son corps,
Et sa tête, ce sont des couronnes fleuries qui la décorent;
Et les pieds du noble animal, pour les couvrir,
On utilise les plus valeureux châles du Cachemire.

La plus heureuse des vies lui est assignée,
Mais sur terre, personne n'est satisfait.
Le noble animal, à la stupeur de tout le monde,
Sombre dans une mélancolie profonde.

Ce mélancolique blanc, demeure, avec tristesse,
Figé au milieu d'une abondante richesse.
On voudrait le divertir, on voudrait pouvoir l'égayer,
Mais les plus astucieuses tentatives ne font qu'échouer.

Les danseuses indiennes, avec leurs sauts et leurs chants,
N'ont aucun effet. C'est tout aussi inutilement
Que résonnent les clairons et timbales des musiciens,
Rien ne délivre l'éléphant de son chagrin.

Comme cet état empire de jour en jour,
Le cœur de Mahawasant devient bien lourd;
C'est l'un des astrologues les plus futés,
Qu'au pied de son trône il fait appeler.

« Astrologue, je te ferai décapiter »,
Lui commande-t-il, peux-tu me révéler
Ce qui manque à mon éléphant,
Pour que son âme s'assombrisse tellement? »

Mais ce dernier se jette trois fois par terre,
Et finalement parle avec des gestes sincères:
« O roi, c'est la vérité que je t'annonce,
Et tu agiras selon ta convenance.

Une belle femme habite au Nord,
Belle de stature, et blanche de corps,
Ton éléphant est superbe, c'est indéniable,
Mais, par rapport à elle, il est incomparable.

Devant elle, il ne parait que comme
Une petite souris blanche. Cette femme
Rappelle, par sa stature, Bihma, la géante
De « Ramayana », ou Diane d'Ephèse, la grande.

Ah, comme l'ensemble de ses membres se cambre,
Formant le plus bel édifice! Et cet ensemble
Est porté, avec grâce et fierté, par deux hauts pilastres
Du plus blanc et éblouissant des albâtres.

C'est l'église colossale du dieu Amour,
La cathédrale même de l'amour;
Et, comme lampe, au tabernacle, un cœur
Brûle, sans fausseté ni souillure, avec ardeur.

Les poètes recherchent en vain des tableaux,
Afin de décrire la blancheur de sa peau;
Gautier lui-même n'en est pas capable.
Ah, cette femme blanche est implacable!

La neige du sommet de l'Himalaya
Parait gris-cendre, quand elle est là;
Le lys que sa main saisit,
Jaunit par contraste ou par jalousie.

C'est « Comtesse Bianca » que se nomme
Cette grande blanche dame.
Elle habite Paris, au pays des Francs,
Et c'est bien elle qu'aime l'éléphant.

C'est à travers une affinité bien étrange,
Qu'il fit sa connaissance en songe,
Et ce haut idéal se faufila, à la dérobée,
Dans son cœur, alors qu'il rêvait.

La mélancolie le consomme depuis cet instant,
Et lui, au paravent, si gai et si bien portant,
S'est transformé en un Werther à quatre pattes,
Rêvant du Nord, où se trouve sa Lotte.

O mystérieuse sympathie!
Sans l'avoir vu, elle hante ses esprits.
Au clair de lune, il vagabonde souvent
Et dit: " Si j'étais un petit oiseau! ", en soupirant.

Au Siam, il n'y a que son corps, ses pensées
Sont auprès de Bianca, en pays français;
Mais cette séparation de corps et d'esprit
Fait que la gorge se dessèche, que l'estomac faiblit.

Il est répugné par les rôtis les plus alléchants,
Il n'aime que le pain au lait et Ossian;
Il toussote déjà et il maigrit,
Sa tombe prématurée est creusée par la mélancolie.

Si tu veux le sauver, le garder sur terre,
Le rendre au monde des mammifères,
O roi, envoie ce malade, sans plus tarder,
Directement vers Paris, la capitale des français.

Si là-bas, en toute vérité,
La vue de cette féminine beauté,
L'objet de son rêve initial, le réjouit,
Il guérira alors de sa mélancolie.

Là où les yeux de sa belle brilleront,
Les peines de son âme s'éclipseront;
Son sourire chassera les dernières ombres,
Qui y nichaient en bon nombre.

Et sa voix, comme un chant de magie,
Dissipera la dissension dans son esprit;
Il relèvera les lobes de ses oreilles avec sérénité,
Il se sentira rajeuni, comme un nouveau-né.

Elle est si agréable, elle est si douce la vie,
En bord de Seine, dans la ville de Paris!
Ton éléphant pourra si bien se civiliser,
Là-bas, et aussi si bien s'amuser!

Mais avant tout, o roi, il faudra financer
Ses frais de voyages, sans compter;
Donne-lui une lettre de crédit, que par la suite,
Il présentera aux frères Rothschild, rue Lafitte.

Oui, une lettre de crédit d'un million
De ducats environ; le sieur Baron
De Rothschild, dira de lui, assurément:
« C'est un brave homme, cet éléphant! »

Ainsi parla l'astrologue, et il se jeta
De nouveau par terre, trois fois.
C'est avec de riches présents que le fit partir
Le roi, qui s'allongea, afin de réfléchir.

Le roi pensa, il pensa longtemps,
L'acte de penser devint accablant.
Son singe se joint à lui et s'étend,
Et tous deux s'endorment finalement.

Je ne pourrai vous transmettre que plus tard,
Sa décision. Le courrier indien est rare.
Celui qui nous est parvenu en dernier,
C'est par Suez qu'il dut s'acheminer.