Je n'envie pas la vie des fortunés

Text by Heinrich Heine (1797-1856)
Traduit en français par Joseph Massaad

deutsch


Je n'envie pas la vie des fortunés,
C'est uniquement leur mort
Que je voudrais envier,
Ce départ rapide et indolore.

Splendidement habillés, leurs têtes couronnées,
Avec, sur les lèvres, de beaux sourires,
Ils participent, joyeux, aux banquets de la vie,
Puis la serpette les fauche, sans avertir.

Grands favoris de la fortune,
Ils arrivent à l'empire des morts,
En habits de fête, parés de roses
Fleuries, comme si elles vivaient encore.

Ils n'ont jamais été défigurés par la maladie,
Ce sont des morts qui ont bonne mine,
Et c'est avec grâce qu'ils sont reçus
A la cour de Zarewna Proserpine.

Ce que je peux envier leur sort!
Avec une rude et pénible infirmité,
Voila sept ans que je roule par terre,
Et je n'arrive pas à trépasser!

Afin que l'on puisse bientôt m'enterrer,
Ô Seigneur, je te prie de raccourcir
Ma tourmente; Je ne suis pas doué,
Tu le sais bien, pour devenir un martyre.

A propos de ton inconsistance,
Permet-moi de m'étonner, ô Seigneur:
Tu créas le plus joyeux des poètes,
Et tu lui dérobes maintenant sa bonne humeur.

La douleur ternit mon esprit serein,
Et elle me rend mélancolique;
Si cette triste plaisanterie ne prend pas fin,
Je finirai par devenir catholique.

Alors, j'hurlerai, à te casser les oreilles,
Comme les autres bons chrétiens!
Pour le meilleur des humoristes,
Ô miserere, c'est bien la fin!