Die Nordsee - Zweiter Zyklus

Les dieux de la Grèce

Text by Heinrich Heine (1797-1856)
Traduit en français par Joseph Massaad 

deutsch


Pleine lune florissante! La mer,
Comme de l'or liquide, luit dans ta lumière;
Comme le clarté du jour, mais avec un enchantement
Crépusculaire, c'est sur le vaste plage qu'elle s'étend;
Et dans un ciel sans étoiles, de couleur bleue claire,
Les nuages blancs restent suspendus en l'air
Comme de colossales statues de dieux,
Faites d'un marbre lumineux.

Non, ce ne sont pas des nuages! Autant que je sache,
Ce sont bien les dieux même de l'Hellas,
Qui régissaient jadis le monde avec gaieté,
Mais qui, maintenant défunts et chassés,
Avancent dans le ciel de minuit, le traversant
Comme des fantômes géants.

Je regarde, étrangement ébloui et étonné,
Le Panthéon aéré,
Les figures de géants
Avec leur solennel silence, leur mouvement effrayant.
Voila Kronos, le dieu du ciel,
Les boucles blanches sur sa tête sont celles,
Qui, si fameuses, firent trembler le monde Olympien.
Ce sont des éclairs éteints qu'il tient dans la main,
Sur son visage se lit le chagrin et la malchance,
Et pourtant, toujours la même fière arrogance.
Ô Zeus, c'étaient les meilleurs moments
Quand tu te réjouissais divinement
Avec des nymphes, des hécatombes et des garçonnets;
Mais même le règne des dieux ne peut éternellement durer,
La vieillesse se fait chasser par la jeunesse
Tout comme toi-même chassas jadis
Tes oncles Titans et ton vieux papa,
Jupiter Parricida!
Fière Junon, toi aussi je te reconnais!
Malgré toute ta jalousie et ton anxiété
Le sceptre fut gagné par une autre que toi,
Et tu n'es plus la reine du ciel , comme autrefois,
Et ton grand œil s'est raidi,
Et tes bras de lys ont faibli,
Et ta vengeance ne pourra jamais plus toucher
La jeune femme à qui Dieu fit don de fertilité,
Ni ce faiseur de miracles, le fils du Dieu suprême.
Pallas Athéna, je te reconnais, de même !
Ne pourrais-tu point empêcher
La destruction des dieux avec sagesse et bouclier?

Je te reconnais aussi, Aphrodite, je te reconnais,
Jadis la dorée! À présent l’argentée!
La ceinture du charme te sert toujours de décor,
Mais ta beauté provoque en moi une secrète horreur,
Et si ton corps généreux devait me réjouir,
Comme d'autres héros, la peur me ferait mourir.
C'est en déesse de cadavres que je te vois,
Vénus Libitina!
L'effroyable Arès ne te lance plus de ses yeux,
Là-bas, des regards amoureux.
Le jeune Phébus Apollon a l'air
Si triste. Sa lyre a dû se taire,
Elle qui résonnait si joyeuse aux banquets des dieux.
Héphaïstos a l'air encore plus malheureux,
Et en effet le boiteux ne pourra plus jamais
S'emparer de l'office de Hébé,
Et verser avec empressement dans l'assemblée
Le délicieux nectar. L'inextinguible rire
Des dieux a dû depuis longtemps s'évanouir.

Ô dieux, je ne vous ai jamais aimé!
Car les grecs ne peuvent que me répugner,
Et que même les Romains me sont détestables.
Mais une sainte compassion et une piété horrible
Traversent mon cœur,
Quand je vous vois à présent, dans les hauteurs,
En dieux abandonnés, sans vie,
En ombres qui errent dans la nuit,
Aussi faibles que la brume, par le vent dispersés.
Et quand je pense à la lâcheté et à l'instabilité
De ces dieux qui sont vos conquérants,
De ces nouveaux dieux qui régissent tristement,
Et qui portent la peau de mouton de l'humilité avec malice,
C'est alors qu'une sombre rancœur en moi se glisse,
Et m'empresse à détruire les nouveaux lieux
De culte, et à me battre pour vous, les anciens dieux,
Pour vous et pour votre bon droit à l'ambroisie,
Et moi-même, je m'agenouille et je prie,
Et, suppliant, je voudrais lever les bras bien hauts,
Devant vos autels élevés, construits de nouveau,
Et desquels émane une odeur de sacrifices

Car, après tout, ô dieux anciens, jadis
Quand les hommes se battaient entre eux,
Vous preniez toujours le parti du victorieux;
L'homme est plus magnanime que vous, c'est évident,
Car dans la guerre des dieux, à présent,
C'est le parti des dieux vaincus que je prend.

Ainsi parlai-je, et visiblement,
Les formes nuageuses, là-haut, se mirent à rougir;
Et, me regardant, comme sur le point de mourir,
Transfigurées par la douleur, elles disparurent soudainement.
La lune se cacha à l'instant,
Derrière des nuages qui passaient en s'assombrissant,
La mer se déchaîna bien haut en mugissant,
Et les étoiles éternelles
Avancèrent, victorieuses, dans le ciel.