Clarisse

Text by Heinrich Heine (1797-1856)
Traduit en français par Joseph Massaad

deutsch


1

Tu essaies d'éviter, anxieuse,
Mes déclarations les plus belles,
Et, si je demande: « Est-ce un refus? »
Subitement, tes yeux ruissellent.

Je prie rarement, pour cela
Ecoute-moi Seigneur! Aide ma belle,
Dessèche donc ses douces larmes,
Et illumine un peu sa cervelle!

2

A toute heure, tu verras ma tête
Te suivre là où tu t'en ira,
Et, d'avantage te me maltraites,
D'avantage, je m'attache à toi.

Car la méchanceté m'attire,
Et je fuis devant la bonté;
Si tu désires me voir partir,
Il te faudra alors m'aimer.

3

Que le diable emporte ta mère,
Que ton père aussi soit emporté,
Eux, qui méchamment m'empêchèrent,
Au théâtre de te regarder!

Car, largement étalés dans la loge,
Ils ne te donnèrent, ma bien-aimée,
Assise au fond, que peux d'espace,
Pour te permettre de regarder.

Et, assis là, ils regardèrent
Deux amants dépérir,
Et, ils applaudirent de plus belle,
Quand ils les virent mourir.

4

Il faut éviter les rues mal fâmées,
Là où habitent les belles femmes.
Hélas! Elles prétendent te ménager
Par leur regards infâmes.

A partir de leurs hauts balcons,
Elles te saluent aimablement,
Et, enfer et damnation,
Elles te sourient fraternellement.

Mais, tu es déjà sur la voie,
Et ta lutte est bien en vain;
Tu retournera chez toi,
Pleine de misère dans ton sein.

5

A présent, blessé, malade et souffrant,
Durant ces plus beaux mois d'été,
Je ramène, tout en évitant les gens,
Mes complaintes, à la forêt.

Les oiseaux arrêtent leur ramage,
Par compassion, quand je m'amène
Et les tilleuls, dans leur branchage,
Ajoutent leurs soupirs à mes peines.

Dans la vallée sur la place verte,
Je m'assieds lamentablement.
« Chatte, ma jolie petite chatte! »
Répètent les monts, en gémissant.

« Chatte, ma jolie petite chatte,
Tu me causas tant de malheurs,
Avec ta méchante pe'tite patte,
Tu m'as déchiré le cœur!

Ce cœur était troublé et sérieux:
Pour le bonheur, point de passage;
Hélas, il redevint amoureux,
Le jour où il rencontra ton visage.

Tu semblas miauler en confidence:
Ne crois pas que je puisse griffer,
Fais-moi seulement confiance,
Je suis une chatte, bien élevée. »

6

Dans la forêt, les rossignols chantent,
Libres, sans discipline dans leurs airs,
Un volletage de canaris, par contre,
Devrait d'avantage te plaire.

Dans la cage, je te vois nourrir
Ces p'tits oiseaux jaunes apprivoisés,
Et, si sur ton doigt, il peuvent sentir
Le doux, il se mettent à le picorer.

Quelle est douce et gracieuse, cette scène!
Les anges doivent se réjouir dans le ciel!
Et, je suis tellement touché, moi-même
Que je vais consacrer un larme pour elle.

7

Le printemps arrive en jubilant,
Avec musique et lunes de miel,
Il vient féliciter cordialement,
Le jeune marié et sa belle.

8

Tous mes vœux pour votre marriage:
Que Dieu atténue votre transpiration
Qu'il vous préserve du surmenage,
Et de toutes sortes de constipations.

Que votre amour demeure précoce,
Malgré le poids d'un long marriage,
Comme le premier jour de vos noces,
Et que vos corps portent bien leur âge.

9

Ma brave fille, tu as plein droit,
A présent, de penser ainsi de moi:
Cet homme est sans foi ni loi,
Il cherche à me blesser parfois.

Moi, qui n'ait jamais prononcé
Le moindre des mots, qui l'offensent
Et qui, quand les autres l'ont attaqué,
Avec passion, je pris sa défense.

Moi, qui était sur le point,
Autrefois, même de l'aimer,
S'il n'avait pas été trop loin,
S'il n'avait point exagéré!

10

Comme tu grognes et couves et ris,
Comme tu te tords avec contariété,
Quand tu éprouves de la jalousie,
Sans même que tu n'aies aimé!

Ce n'est pas la rose rouge et parfumée
Que tu cherches à sentir ou embrasser;
Non, ce sont ses épines que tu renifles,
Jusqu'à ce qu'elles te déchirent le nez.

11

Tes doux sourires arrivent trop tard,
Tes tendres chuchotements aussi!
Les sentiments portés à ton égard,
Longtemps dédaignés, ont péri.

Ton retour d'amour arrive trop tard!
Et tes regards passionés tombent
Sur mon cœur avec le même effet
Que des rayons de soleil sur une tombe.

Je voudrais savoir: après la mort,
Où va donc se nicher notre âme?
Où passe le vent qui ne souffle plus?
Et, après s'être éteinte, la flamme?