Atta Troll. Songe d'une nuit d'été

Text by Heinrich Heine (1797-1856)
Traduit en français par Joseph Massaad 

Caput XIX - deutsch

Avant-propos | I | II | III | IV | V | VI | VII | VIII | IX | X | XI | XII | XIII | XIV | XV
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Mais au milieu du cortège se dressaient
Trois figures, un trio de beauté,
De gracieuses images féminines
Que je n'oublierai jamais.

A la demi-lune, au dessus de la tête,
L'une put être facilement reconnue;
La grande déesse avança à cheval,
Fière, avec la pureté d'une statue.

Une tunique hautement retroussée,
Ne couvrait hanches et poitrine qu'à moitié.
La lueur des flambeaux et le clair de lune
Jouaient sur ses membres blancs avec volupté.

Son visage était blanc et froid
Comme du marbre. La pâle rigueur
De ses traits sévères et nobles
Etaient une source de terreur.

Pourtant, dans son œil noir
Brûlait un feu atroce, et plus encore,
A la fois macabre et doux,
Qui aveugle l'âme et qui la dévore.

Ce que Diane a pu changer,
Elle, qui par excès de chasteté,
Livra Actéon en proie aux chiens,
Après l'avoir, en cerf, transformé!

Expie-t-elle à présent ce péché
Dans la plus galante des compagnies?
En pauvre fantôme d'un enfant mondain,
Elle voyage à travers les airs, la nuit.

La volupté s'est éveillée en elle,
Un peu tard, mais avec plus de vigueur,
Et on la voit brûler dans ses yeux
Comme un vrai feu d'enfer, avec ardeur.

Elle regrette le temps perdu,
Où les hommes avaient plus de beauté,
Et peut-être qu'à présent elle remplace
La qualité par la quantité.

A côté d'elle chevauchait une belle,
Dont les traits n'avaient pas la sévérité
Mesurée des Grecs, mais qui,
Avec le charme des Celtes, rayonnaient.

C'était Abunde, la fée,
Que je reconnus sans difficulté,
A son sourire si doux,
Et à son rire cordial et fou!

Sa face était saine et rose,
Comme si maître Greuze l'avait peinte,
La bouche en forme de cœur, toujours ouverte,
Et ses dents blanches, ravissantes.

Elle portait une robe de nuit bleue,
Qui voltigeait, légère, dans le vent.
Je ne vis jamais de pareilles épaules,
Même dans mes rêves, les plus charmants!

Il aurait fallu de peu et je sautai,
Hors de la fenêtre, pour l'embrasser!
Mais je serais bien mal tombé,
Car mon cou se serait brisé.

Ah! elle aurait uniquement bien ri,
Si j'étais tombé, en bas, à ses pieds,
Tout saignant dans le précipice.
Ah! un tel rire, je le connais!

Et cette troisième image féminine,
Dont ton cœur fut si profondément ému,
Comme les deux autres figures,
Etait-ce une autre diablesse de plus?

Je ne sais, si c'était un diable ou un ange.
On ne sais jamais, d'une façon fiable
Chez les femmes, où l'ange s'arrête
Et où commence le diable.

On voyait la magie de l'Orient
Sur son visage enflammé et malade;
Même ses habits rappelaient précieusement
Les contes de fées de Shéherazade

Des lèvres douces, comme des grenades,
Un nez recourbé, en forme de lys,
Et ses membres sont frais et élancés,
Comme les palmes d'un oasis.

Elle s'adossait sur une haquenée blanche,
Dont la bride était menée
Par deux nègres, qui trottaient
A côté de la princesse, à pied.

Car elle était vraiment princesse,
La belle épouse d'Hérode, reine de Judée,
Celle par qui la tête de Jean-Baptiste
Avait été ardemment convoitée.

A cause de cette dette du sang,
Elle fut elle aussi maudite à chevaucher,
En fantôme nocturne, dans la chasse infernale,
Jusqu'au jour du jugement dernier.

Elle porte toujours entre les mains
La tête de Jean sur le plateau en question,
Et elle l'embrasse, oui, elle embrasse
La tête avec une grande dévotion.

Car elle aima ce Jean autrefois,
Mais dans la Bible, on n'en parle pas,
Cependant, dans le peuple vit la légende
De l'amour sanguinaire d'Hérodia.

La convoitise de cette dame
Serait inexplicable, autrement.
Une femme désirerait-elle la tête d'un homme,
Si elle ne l'aimait pas vraiment?

Elle s'était peut-être un peu brouillée
Avec le bien-aimé, le fit décapiter;
Mais alors que, sur le plateau,
Elle vit la tête bien-aimée,

Elle se mit à pleurer, devint folle,
Et, par folie d'amour, perdit la vie.
( Folie d'amour! Pléonasme!
L'amour est lui-même une folie! )

Ressuscitée la nuit, comme déjà mentionné,
Elle porte la tête ensanglantée, qui dégouline
Entre ses mains, durant la chasse infernale,
Ce faisant, avec une folle humeur féminine.

Elle projette parfois la tête
En l'air, avec un rire d'enfant joyeux,
Puis, elle la rattrape avec agilité,
Comme un ballon de jeu.

Alors qu'elle passa devant moi,
Elle me regarda, et avec le signe qu'elle me fit,
Si coquette et, en même temps langoureuse,
Au plus profond de moi, mon cœur frémit.

Le cortège passa trois fois devant moi,
En ondulant de haut en bas, et trois fois,
Le charmant spectre me salua,
Alors qu'il passait devant moi.

Tandis que le cortège s'effaçait déjà,
Et que le vacarme s'évanouissait,
Dans mon cerveau, ce gracieux salut,
Continua toujours à brûler.

Et durant toute la nuit, je roulai
Mes membres fatigués et las
Sur la paille, car les édredons de plumes
N'existent pas dans la cabane d'Uraka.

Et je réfléchis: que voulait bien dire
Ce signe de tête mystérieux?
Hérodia, pourquoi m'as-tu
Jeté un regard si affectueux?

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