Atta Troll. Songe d'une nuit d'été

Text by Heinrich Heine (1797-1856)
Traduit en français par Joseph Massaad 

Caput XV - deutsch

Avant-propos | I | II | III | IV | V | VI | VII | VIII | IX | X | XI | XII | XIII | XIV | XV
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Des blocs de rochers géants,
Difformes et contorsionnés
Me regardent, pareils à des monstres,
Pétrifiés depuis une éternité.

C'est étrange! Des nuages gris
Planent au dessus, comme des sosies;
Ce sont la stupide image
De ces figures de pierre sauvages.

Le torrent se précipite au loin,
Et le vent hurle dans les pins!
C'est un bruit désagréable,
Et, comme le désespoir, impitoyable.

Quelles macabres solitudes!
Des bandes de choucas sont assis
Sur des sapins ravagés et pourris,
Battant des ailes dépourvues d'énergie.

Laskaro avance à mes côtés,
Blême et silencieux, et moi-même
Pourrait bien ressembler à le démence
Que la fâcheuse mort entraîne.

Un endroit désert et laid.
Serait-il maudit? J'ai pensé
Avoir vu du sang sur les racines
De cet arbre complètement déformé.

Sous son ombrage se tient une cabane,
Qui, par honte, s'enfouit à moitié
Dans la terre; le misérable toit de paille
Te regarde comme s'il implorait, apeuré.

Les habitants de cette cabane
Sont des cagots, les restes d'une lignée
Qui, dans une profonde obscurité,
Prolonge l'échéance de sa destinée.

Jusqu'à nos jour, le cœur des Basques
Est rongé par leur répugnance
Pour les cagots. Sombre héritage
Des temps de l'obscure croyance.

Dans la cathédrale de Bagnères se trouve
Une petite porte grillagée et étroite;
Celle-ci, me dit le sacristain,
Serait la porte cagote.

Toute autre entrée à l'église
Leur était strictement déniée,
Et ils se glissaient dans la maison de Dieu,
Discrètement, à la dérobée.

Là, assis sur un siège plus bas,
Le cagot, en solitaire, priait,
Séparé du reste de la communauté.
Comme s'il était empesté.

Mais les bougies bénies
Du siècle scintillent, joyeuses,
Et leur lumière effarouche les viles
Ombres moyenâgeuses!

Laskaro demeura dehors
Pendant que moi-même entrai
Dans la basse cabanes des cagots.
Je tendis la main au frère, avec amitié.

Et j'embrassai aussi son enfant,
Qui tétait, on ne peut plus avide,
Cramponné au sein de sa mère;
Il ressemblait à une araignée malade.

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