Atta Troll. Songe d'une nuit d'été

Text by Heinrich Heine (1797-1856)
Traduit en français par Joseph Massaad 

Caput X - deutsch

Avant-propos | I | II | III | IV | V | VI | VII | VIII | IX | X | XI | XII | XIII | XIV | XV
XVI | XVII | XVIII | XIX | XX | XXI | XXII | XXIII | XXIV | XXV | XXVI | XXVII

Deux figures grincheuses et sauvages,
Se frayent vers minuit un chemin,
En patinant à quatre pattes,
A travers la sombre forêt de sapins.

Ce sont Atta Troll, le père,
Et son jeune fils cadet " Einohr ".
Ils s'arrêtent près de la pierre ensanglantée,
Là où la forêt s'éclaircit avec l'aurore.

Atta Troll gronde: « Cette pierre est l'autel,
Où les druides, dans les temps lointains
De la superstition, en guise d'offrande,
Faisaient des sacrifices humains.

O, quelle épouvantable horreur!
Répandre du sang pour honorer le Seigneur!
Chaque fois que j'y pense,
Les poils de mon dos se dressent.

Ces hommes sont davantage éclairés
A présent, c'est bien évident.
Par avidité d'intérêts célestes,
Ils ne se tuent plus mutuellement.

Non, ce n'est plus l'aberration religieuse,
Non plus l'exaltation ou la folie,
Mais l'intérêt personnel et l'égoïsme
Qui les poussent au meurtres et aux tueries.

Vers les biens de cette terre,
Ils s'empressent tous, à l'envi.
Le pillage est éternel et chacun
Vole pour son compte à lui!

L'héritage de la communauté
Devient la proie d'un particulier,
Et grâce au droit de posséder,
Chacun dit : c'est ma propriété!

Propriété! Droit de posséder!
Quel vol! Quel mensonge ordurier!
Il n'y a que l'homme qui puisse trouver
Ce mélange de fourberie et d'insanité.

Il n'a jamais été créé
De propriétaires par la nature,
Nous sommes tous nés sans poches,
Sans poches dans notre fourrure!

Dans la peau externe de son corps,
Aucun de nous n'est jamais né,
Pourvu de pareils petits sacs,
Pour y cacher ce qu'il a volé.

Seul l'homme, cette créature nue,
En se revêtant de laine étrangère,
Sut se pourvoir de poches,
De la plus artificielle des manières.

Une poche! Ce n'est pas naturel,
Il en va de même de la propriété,
Ainsi que du droit à la propriété.
Les hommes sont des pickpockets!

Ah, je les hais ardemment! Je voudrais
Te léguer ma haine. Sur cet autel,
Ici même, mon fils, tu dois jurer
Aux hommes une haine éternelle!

Jusqu'à la fin de tes jours,
Sois l'ennemi mortel de ce méchant
Oppresseur, irréconciliablement.
Jure-le, jure-le, ici même, mon enfant! »

Et le jeune jura, comme le fit jadis
Hannibal. D'un jaune écœurant,
La lune éclaira les deux misanthropes,
Ainsi que la pierre de sang.

Plus tard, nous voulons raconter,
Comment le jeune ours est demeuré
Fidèle à son sermon. Notre Lyre
Lui rend hommage dans la prochaine épopée.

En ce qui concerne Atta,
Nous le laissons également,
Cependant pour l'atteindre plus tard,
D'une balle, plus sûrement.

A présent, tes actes de recherches,
Haut traître à la majesté
Humaine, sont terminés;
Demain, tu seras toi-même recherché.

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