Almanzor

Text by Heinrich Heine (1797-1856)
Traduit en français par Joseph Massaad 

 deutsch - english


I

Dans la cathédrale de Cordoue,
Mille trois cents colonnes, en tout,
Se dressent, colossales,
Et supportent l'énorme coupole.

Et sur les colonnes, la coupole, les murs
S'étalent, sur toute leur hauteur,
Les versets arabes du Coran,
Habillement entrelacés, comme des fleurs.

Des rois Maures bâtirent, jadis,
Pour honorer Allah, cet édifice,
Mais, à travers les sombres remous du temps,
Les choses changèrent considérablement.

Sur le minaret, où le muezzin
Appelait les fidèles à prier,
On entend, à présent, les cloches chrétiennes,
Avec leur mélancolique refrain, sonner.

Sur les marches, où les croyants, sans cesse,
Chantaient les paroles du prophète,
C'est l'insipide prodige de leur messe
Que démontre une prêtraille, aux chauves têtes.

Et, devant des poupées-idoles coloriées,
On tournoie et on se tortille
Et on bêle, on transpire et on sonne,
Et les chandelles, stupidement, scintillent.

Almanzor ben Abdallah
Se tient dans la cathédrale de Cordoue,
Contemplant toutes les colonnes,
Et murmurant ces mots doux:

"Ô, puissantes colonnes géantes, jadis,
Garnies pour la gloire d'Allah, tout puissant,
Vous devez servir à rendre hommage
À ce détestable christianisme, à présent!

Vous vous êtes bien conformées dans le temps,
Et vous avez porté votre fardeau, patiemment.
Ah, la plus faible, parmi vous, à présent,
Devrait se tranquilliser bien plus facilement!

Et Almanzor ben Abdallah
Baisse sa tête, au visage si doux,
Sur les précieux fonts baptismaux,
Dans la cathédrale de Cordoue

II

Il sort de la cathédrale, rapidement,
Et galope sur un sauvage moreau,
Si bien que les plumes de son chapeau
Et ses boucles humides flottent au vent.

Sur le chemin vers Alkolea,
Tout le long du Guadalquivir,
Où l'on voit les amandes blanches,
Et les oranges dorées et parfumées, fleurir.

C'est là que le gai chevalier chevauche,
Il siffle et chante et rit, agréablement,
Et les oiseaux participent au refrain,
Ainsi que les eaux bruyantes du torrent.

C'est au château d'Alkolea
Que Clara de Alvares habite,
Son père se bat en Navarre,
Et elle jouit de cette liberté subite.

Et Almanzor entend, déjà dans le lointain,
Les timbales et les trompettes, résonner,
Et il voit, à travers l'ombre des arbres,
Les lumières du palais, scintiller.

Douze femmes maquillées,
Douze chevaliers décorés,
Dansent à Alkolea, au palais.
C'est Almanzor qui sait le mieux danser.

Il voltige tout autour de la salle,
Et c'est avec une humeur sereine qu'il agit,
Et il sait comment dire, à toutes ces dames,
Les plus douces des flatteries.

Il embrasse les belles mains d'Isabelle,
Et s'éloigne, furtif, de la place;
Et il se présente devant Elvire,
Et la regarde, joyeux, en face.

Il demande, en riant, à Eléonore,
Si aujourd'hui, elle le trouve beau?
Et il lui montre la croix en or,
Brodée sur son manteau.

Il assure chacune des femmes,
Qu'il la porte au cœur, jusqu'au fond;
Et " aussi vrai que je suis chrétien!"
Jure-t-il, trente fois, le soir en question.

III

Dans le palais, à Alkolea,
Les sons et les joies se sont estompés,
Les lumières se sont éteintes,
Et les messieurs et dames ont quitté.

Donna Clara et Almanzor
Sont restés, dans la salle, solitaires;
La dernière des lampes qui luit,
Eparpille, sur eux, sa lumière.

La dame est assise dans le fauteuil,
Le chevalier, sur la sellette,
Et, fatigué de sommeil, il pose,
Sur les genoux de sa belle, sa tête.

La dame verse, soigneusement pensive,
De l'huile de rose, d'un vase d'or,
Sur les boucles châtains d'Almanzor,
Et il soupire du fond du cœur

La dame presse, soigneusement pensive,
De sa tendre bouche, un baiser soyeux,
Sur les boucles châtains d'Almanzor.
Et son front parait triste et soucieux.

Et la dame verse, soigneusement pensive,
Des larmes qui, de ses yeux clairs, se glissent
En flots sur les boucles châtains d'Almanzor,
Et ses lèvres, tout autour, frémissent.

Et il rêve qu' il se retrouve,
La tête ruisselante, profondément baissée,
À Cordoue, dans la cathédrale,
Et il entend des voix sombres grommeler.

Il entend toutes les colonnes géantes
Murmurer, maussades, enragées,
Qu'elles ne veulent plus le supporter,
Et vacillantes, elles se mettent à trembler.

Et elles s'effondrent brutalement,
Le peuple et le clergé disparaissent,
La coupole s'affaisse avec fracas,
Et les dieux chrétiens gémissent.