Affrontenburg

Text by Heinrich Heine (1797-1856)
 Traduit en français par Joseph Massaad

deutsch


Le temps passe, mais le château,
Le vieux château, avec ses remparts et sa tour,
Ainsi que ses débiles habitants humains,
Reste dans mon esprit pour toujours

Je vois constamment la girouette, là-haut,
Qui tournait sur le toit avec un cliquètement.
Avant même d'avoir prononcé un mot,
Chacun regardait vers le haut, timidement.

Et celui qui voulait parler
Devait tester le vent, préalablement,
Par crainte que Borée, le vieil ours grognard,
Ne lui souffle dessus désagréablement.

Les plus avisés, assurément, se taisaient,
Car, hélas, à cet endroit précis,
Il y avait un écho qui réverbérait
Tout ce qu'on disait en calomnies.

Au niveau du jardin du château se trouvait
Une fontaine qu'un sphinx de marbre enjolivait
Et qui était toujours à sec, malgré
Que maintes larmes y furent versées.

Maudit jardin! Hélas
Aucun endroit ne s'y trouvait
Où mon cœur n'y fut pas blessé,
Où mon œil n'y eut pas pleuré.

Il ne s'y trouvait vraiment aucun arbre
Au dessous duquel des injures amères
Ne furent prononcées contre moi
Par des langues raffinées ou bien grossières.

Le crapaud, à l'affût dans l'herbe
A tout raconté au rat,
Qui raconta tout à sa cousine la vipère
Egalement tout ce qu'on lui raconta.

Celle-ci le raconta à sa belle-soeur, la grenouille
Et toute cette ordurière tribu ainsi
Put connaître d'un seul coup
L'affront auquel je fus assujetti.

Les fleurs du jardins étaient jolies,
Et leur parfum, avec charme, vous attirait;
Mais elles se fanèrent bien tôt,
Et moururent, victimes d'un poison particulier.

Depuis lors, le noble et grand rossignol,
Celui qui chantait ses chansons à ces roses,
Tomba malade lui aussi et mourut;
Je pense que le même poison en fut la cause.

Maudit jardin! Oui,
C'était comme si une malédiction y planait;
Parfois, en plein lumière du jour,
La peur des fantômes m'assaillait.

La verdure fantomale me regardait en ricanant,
Elle semblait se moquer de moi, cruellement,
Et à partir des buissons d'ifs émana
Un gémissement, un râle, un geignement.

Au bout du jardin se dressait
Une terrasse, où les ondes agitées
De la mer du Nord, durant la marée haute,
Se brisent tout bas sur les rochers.

De là, on regarde la mer jusqu'à l'infini.
Je m'y tenais souvent, en proie à des rêves violents.
Il y avait un déferlement dans mon sein aussi.
C'était un grondement, un enragement, un bouillonnement.

C'était un bouillonnement, un enragement, un grondement
Aussi impuissants que les vagues qui se brisaient
Misérablement contre le dur rocher,
Malgré la fierté avec laquelle elles déferlaient.

C'est avec envie que je regardais passer les navires
Qui naviguaient vers de joyeux pays.
Cependant le damné château me tenait enchaîné
Avec des liens maudits.